Ce drôle d’évènement à pleurer, la veille j’aurais été incapable de l’imaginer arrivable à moi. Ah ça... dans la vie, on rencontre parfois de ces étrangetés qui foutent les jetons et concassent la bonne humeur, qu’ensuite on se sent un peu gêné d’accorder de l’importance à nos petits problèmes personnels dont il faut pourtant s’occuper.
À la minute près je suis certain de la date à laquelle ça s’est produit: très exactement un jour entre 1995 et 1998 —j’en mettrais ta main au feu. Quel jour au juste entre ’95 et ’98, ça, par contre, à deux-trois-quatre ans près je ne peux le certifier avec certitude ni le préciser avec précision, que les maniaques du temporel m’excusent. Je pourrais faire l’impasse, sûr, personne n’en saurait rien, vous donner un jour au hasard dans le vraisemblable, genre ‘en ce 12 novembre 1996’, mais je n’aime pas ça, quand on ne sait plus on ne sait plus, aucune honte à le reconnaître, et je n’ai pas envie de chercher à faire semblant de m’en souvenir, rien que de l’envisager ça me perturbe la digestion des bières à venir, c’est mon côté luthérien psychorigide (petit côté, je vous le concède —petit mais costaud). Je ne sais plus la date, point. Donc pour la rachidadatitation au carbone 14 ou au pastis 51, adressez-vous au FBI le plus proche de votre domicile ou à votre ‘diseuse de bonne aventure’ préférée, ou tirez à la courte paille, ou asseyez-vous dessus en faisant attention à vos balles de ping-pong messieurs, votre bouton d’or mesdames, ou faites ce que vous voulez —après tout, je ne suis pas votre conseiller d’insertion et de probation. Je ne sais plus la date, je ne sais plus la date. Mais j’ai des circonstances atténuantes: à cette période de ma vie les notions de calendrier m’étaient devenues assez étrangères, c’était déjà pas mal quand je connaissais le nom du jour en cours.
— “Au fait, mon frère, on est quel jour aujourd’hui?”
— “Bahhhhh. T’as de ces questions, des fois, toi, espèce de philosophe de mes couilles. Ben, heu... jeudi on est, p’t’être. Ou mardi, ça se peut. Six chances sur sept qu’il se termine par un ‘i’, t’façons. Alors rilaxe, qu’est-ce ça peut fout’? Malgré ce beau soleil la nuit va être encore longue et les hommages, posthumes. Il te reste kek’chose pour supporter cette épreuve du ciel, mon frère?”
— “Bouge pas, j’vais voir au stock...”
— “Ah, bouger... ça, je risque pas. Pourtant ça fait des mois que j’ai envie de pisser. Je deviens poreux du dedans, on dirait, c’est mal barré. Faut que je consulte un urinologue diplômé de la faculté de mes deux cîmes, ou dieu sait où. Mais j’peux pas prendre rendez-vous. Je suis cerné par les lémuriens de l’espace qui veulent sucer mes globules blancs, les enfoirés. On va tous les buter. En passant tu peux pas m’amener les chiottes, mon frère? Et oublie pas la chasse d’eau, sinon je vais passer pour le dégueulasse que je suis. Ça ferait désordre dans notre nid douillet, cui cui. Viiiiiite, apporte les gogues. Ah, trop tard. C’est très gênant... Il fait très chaud ici, malgré le verglas de la nuit noire. Tu peux pas couper la clime et aller chercher des kébab et une bouteille de Gueuse?”, etc.
Enfin bref, ça vous situe l’ambiance comme qui dirait générale de mon quotidien d’alors, au Casino en HLM avec une bande de hamsters joviaux dont j’étais le doyen et en quelque sorte l’autorité morale, le ‘guide spirituel’ si j’ose dire, déjà un brin centriste dans un autre contexte, malgré tout, je limitais les plus gros problèmes dans l’indifférence générale, tâche ingrate. On habitait un bel appart’ top dizagne avec occupation chrétienne des lieux et ‘caution’ irrécupérable et voisins réjouis, surtout les mamans, ça... mais c’est une autre histoire, j’ai déjà raconté ça dans la # 14, “le labyrinthe conduit l’homme mobile à des étreintes loin du réconfort”, quand même Mozart aurait fini la perruque dans son vomi sans avoir torché le moindre début de concerto, et aujourd’hui Salieri serait toujours une star à la cour de Frédéric chépucombien. Mais bon, c’est pas le propos, revenons à notre beau sapin.
Des jours dans la semaine à cette époque que j’avais pas un seul poil blanc j’avais juste à en localiser deux sur sept, le samedi et le dimanche, où il fallait que j’aille gagner ma gnole à la sueur de ce qu’on pouvait. Le reste du temps, le jour et son numéro n’était donc pas une question d’actualité à l’assemblée qu’on prétend nationale, mardi, jeudi, le 22 septembre, le 38 mars, pffff, rien à battre (quoique le 22 septembre, m’enfin bon... ce n’est pas le sujet non plus, évitons les digressions douloureuses à base de cendres et de braises, on a déjà assez à faire avec le beau sapin de la nature, ô mon Philutin).
Quand s’est produit ce phénomène trop louche c’était la seconde moitié des années ’9o, ça c’est sûr, et j’avançais doucement vers mes 3o ans, indéniable —cachet de l’État Civil faisant son possible pour conserver bonne figure dans ce merdier réjoui, et il avait bien du mérite social, le cachet, je le dis avec le recul socedème dont je m’ennorgueillis sans vergogne, Corne d’Auroch, oh gué oh gué. Sorti de là —entre ’95 & ’98— je ne peux donc rien affirmer, sauf qu’il neigeait dehors (je précise ‘dehors’ parce que ça a beau être rare, des fois ça neige ‘dedans’ —il est alors temps de s’inquiéter de la toiture ou de se calmer un peu sur le sucre glace... parce que la neige qui vous tombe dessus quand vous êtes ‘mollusque électrique’ au salon bien assis dans votre fauteuil préféré, ça incite à penser de drôles de choses sur la relativité de tout le reste dans l’Univers, voire pire, à moins que non, après tout, on peut aussi mépriser en cherchant d’un œil mi-clos où est posée la bouteille de tequila, ce qui en l’occurence est une forme de sagesse ancestrale appliquée à la jeunesse limite-chamanique, “quand lama pas content, lama toujours faire comme ça”, mais bondieu quel est le salopard de sa race qui a fini le Schweppes sans rien dire à personne?... ¡caramba! le goudron et les plumes, hombre, les vautours ne voudront même pas de ta dépouille puante, amigo, va chercher du Schweppes à la supérette, et reviens surtout pas les mains vides...). Tout cela est un peu flou, je vous le concède, c’est comme ça, je n’y peux rien si mes souvenirs de ce temps révolu sont trop polymorphes et relativement ambigus, pour rester cartésien. Y’a pas de quoi faire le malin ni la ramener dans le genre roquandrol, j’en suis conscient, ces ‘pile ou face’ à rouler chargé en grillant feux rouges et stop auraient pu se conclure avec une étiquette accrochée autour du gros orteil... ou dans les voluptés de la tétraplégie juvénile assistée à 1oo% dans un centre spécialisé... ou au service des comateux profonds avec ma vieille mère inconsolable dans les ‘bip bip’ déontologiques. Hé oui. J’en frémis rétrospectivement. Corniaud inconscient dans la vingtaine je fus, je. Corniaud chanceux, ouais, you can call me ‘Lucky Kid’. Mais c’est pas le sujet non plus, pfffff. Au fond, l’année de ‘son beau sapin’ on s’en tape, mon âge aussi, et même que ce fut moi ou un autre n’importe pas —ça aurait très bien pu se passer n’importe quand avec n’importe qui. D’ailleurs c’est sûrement déjà arrivé pas mal de fois avant, en ville ou à la mer ou à la montagne ou à la campagne... et ça s’est forcément reproduit depuis, et ça va continuer sans nul doute en se multipliant, vu les statistiques, j’ai encore lu un article là-dessus dans le journal y’a pas longtemps, elle s’appelait Concepcion. Hein?... non non, j’ai pas replongé. Pourquoi?
À la réflexion, c’est sûr que pour un évènement précis, donner une date précise ça sonne quand même plus sérieux, plus scientifique, moins branleur de chien qui ne dit pas non —quand j’étais môme j’aimais ça, branler les chiens rien que pour observer leur gueule pendant que je les astiquais, sacré Némo, c’était trop marrant leur tronche, leurs couinements bizarres, comment ils étaient contents les 3o millions d’amis, mais on verra ça une autre fois (ou peut-être pas, vu que le branlage de chiens a quand même fini par déboucher sur d’autres pratiques moins, heu... avouables... oui parce qu’au bout d’un moment on finit par se lasser des chiens, c’est humain, enfin bon, j’avais 1o ans, je ne me rendais pas compte, pas totalement, c’est la vie, et puis personne n’est mort dans cette histoire, j’en connais même qui en sont ressortis très satisfaits, moi le premier, et puis j’y suis pour rien, ça s’est passé à des kilomètres du périmètre de mes korrigans branleurs de chiens, c’était pas mon genre de participer à de telles horreurs, je n’ai jamais branlé de chien ni quoi que ce soit d’autre monsieur le Président, comment à 1o ans une innocente chère tête blonde pourrait gamberger de pareilles idées dégueulasses? —‘non lieu’ donc, je le poserai au sommet de ma pile, et “affaire suivante”, votre honneur, j’ai pas que ça à fout’, on part bientôt en vacances).
Donc mettons que tout ça soit arrivé le 15 janvier 1996, le o3 février 1998 ou le 14 décembre 1995 —vous choisissez, et cette dérisoire histoire de date est solutionnée à la mode centriste, y’a pas de quoi en branler un chien. Hein?... non non, ne partez pas, je vais débroussailler, vous allez voir —c’est pas ma première histoire, quand même, je sais où nous allons, faites-moi confiance, vous me connaissez un peu maintenant, vous savez que j’ai plus d’un chien dans mon sac percé. Et j’ai bien le droit de pianoter quelques gammes du temps jadis avant d’attaquer la partition, non? Comment ça... ça vous gave, les gammes? Bon, d’accord, je recharge et on y va de ce pas. “Si on arrive jusqu’aux chevaux on a une petite chance de s’en tirer”, comme disait Butch Cassidy à Sundance Kid, quand ils étaient cernés par les boliviens. Alors on dira que je suis Butch Cassidy, on dira que vous êtes Sundance Kid, et on dira que le reste de l’humanité c’est rien que des boliviens aussi vindicatifs qu’incapables.
— “Allez, Sundance, on s’arrache de ce trou puant. Faut qu’on atteigne les chevaux avant que ces péones se sortent les doigts d’où tu penses, sinon ça risque de mal finir. Ce serait dommage, n’oublie pas que l’Australie nous attend.”
Vous me couvrez?
¡Fouégo!
La date donc on s’en fout comme du pucelage de Ségolène Royal mais le contexte, par contre, a beaucoup plus d’importance: l’hiver, dans les montagnes du Jura, un jour où les flocons tombent du ciel à tel point que qui espère pouvoir ramasser les feuilles mortes à la pelle peut toujours recycler le manche de son outil à des fins ludiques, si le cul lui en dit. Donc, comme il arrive que cela survienne l’hiver en montagne, la grosse neige pas partie pour se calmer —et ça tombait comme ça depuis des heures. Tout blanc partout, bien épais. Et le froid. Une petite route du genre qui l’été fait tirer la langue aux coureurs du Tour de France. Une 4L qui grimpe la pente en troisième, à 4o à l’heure. Un samedi à o4 heures du matin. “Jingle Bells, jingle all the way... pom pom poudom”. Sauf qu’en guise de réjouissances de carte postale noëlesque je me rendais simplement au boulot, dans un tout petit village en hauteur (une grosse usine d’injection plastique dans un hameau à la Heidi, visuellement ça fait bizarre la première fois qu’on voit ça, mais j’avais trouvé un superjob dans cette boîte atypique, ça légitimait le trajet sportif l’hiver, la sobriété du bonhomme dans la nuit de vendredi à samedi au moment où les copains et pines refont l’immonde au Casino, autour d’une grande table bien encombrée pendant que dans une pièce à côté j’essaye de dormir aux frontières de ce carnaval de Merry Pranksters sédentarisés —hé oui, il faut savoir faire des sacrifices pour réussir à s’insérer dans la collectivité comme qui dirait territoriale, histoire de palper quelques billets vivriers sans encourir les joies du Code pénal, “chuis zinnocent, m’dame, là on file droit à l’erreur judiciaire, encore une... me manque plus qu’un puloveure rouge et on sera au complet, m’dame.”).
Ce samedi pré-matin, ma 4L de l’époque grimpait donc la côte qui me menait à ce chagrin très supportable au vu du reste du tissu social tel que j’avais parfois eu l’honneur de le pratiquer antérieurement avec une baïonnette dans le dos. J’avançais dans le mou immaculé tout en lenteur et en stabilité, à l’heure où les chasse-neige reposent à l’entrepôt municipal pendant que leurs conducteurs honorent leurs moitiés, mettent une claque au cubi de rosé ou regardent des conneries à la télé (voire les trois en même temps, pour les plus polyvalents).
Rouler dans la neige c’est pas souvent en Bretagne, mais en montagne je m’étais habitué. La 4L a des pneus très fins qui adhèrent tip-top au blanc manteau et vu les conditions altitudesques de mon boulot je n’avais pas lésiné à l’achat des gommes, dans les sommets on ne rigole pas plus avec ça qu’avec la qualité des essuie-glace: mon train de pneus-neige avait coûté trois fois le prix de la voiture, c’est-à-dire 45oo francs si je me souviens bien, hé oui on payait encore avec des francs à cette époque reculée d’obscurantisme européen, misère, ça nous rajeunit pas, et avec mes francs (bondieu, des francs... pourquoi pas des sesterces?) j’avais donc acquis le haut de gamme du haut de gamme pneumatique, pas besoin de chaînes y compris par blizzard, même bourré je n’avais jamais de gros tracas circulatoire, et même qu’en poussant un peu les gaz ça roulait superbien genre Rémi Julienne, un vrai régal de jeunesse, ce qui a fait qu’un coup dans une côte enneigée j’ai doublé une grosse BMW qui patouillait dans sa propulsion chaînée —radieux plaisir au moment de mettre le clignotant de la 4L fourgonnette pour se déporter sur la gauche, ça, je revois encore la gueule du pépère en costard quand je l’ai dépassé en rigolant, un doigt bien dressé vers le ciel et la langue qui touche le menton, et seul le fait que je fus au volant m’empêcha de lui montrer mes fesses de jeune dégénéré, ‘thin man’ en ballade, “because something is happening here and you don’t know what it is, do you mister Jones?” —il doit encore s’en souvenir, le brave papa, du moins s’il vaque toujours du bon côté de l’herbe avec ses ‘signes extérieurs de richesse’ que je lui laisse volontiers, j’ai autre chose à faire dans la vie que d’accumuler des saletés superflues à des tarifs prohibitifs.
Donc cette nuit-là j’allais au travail, disais-je, on va y arriver, mais si, mais si, vous voyez bien que je maîtrise à la perfection le fil à retordre de ce récit linéaire... mais si, mais si, donc j’allais taffer vu que la tequila ça ne coule pas encore direct du robinet (je vote pour le premier politicien qui inscrit cette ‘avancée sociale majeure’ dans son programme électoral, même si c’est un facho ou un gaucho qui veut sortir de l’Union), donc j’allais chagriner pisqueue je n’avais pas trop envie de retourner tout de suite en prison et “mendier la charité c’est kek’chose j’peux pas faire”. Donc boulot, petit scarabée, deux jours sur sept, on pleure pas trop fort, on hurle pas trop au fachisme. J’embauchais à o5h et j’avais comme toujours par temps férocement floconneux pris un peu de marge temporelle, au cas où. Pour aller de chez moi à cette usine il fallait vraiment circuler dans de la petite route montagnarde, loin de toute colonisation humaine qui dit-on ruine la pas nette qui s’en tape, et d’une manière générale je tiens à conserver un peu de marge salvatrice à chaque fois que je peux —c’est-à-dire quasiment tout le temps, simple question d’organisation qui t’épargne bien souvent des sueurs inutiles de gros nigaud qui a vu trop court sans penser aux complications contrariantes, ces embrouilles inhérentes à la réalisation de toute entreprise personnelle (mais des fois je merde quand même, hein, comme tout le monde, y’a pas d’raison —je ne vaux pas mieux que vous, mes bien chers paroissiens et siennes).
Pendant que mégot en bouche, thermos de café entre les sièges et ‘blonde on blonde’ ou ‘blood on the tracks’ en radio-cassette (aussi payé en francs périmés) j’avalais la côte avec le moins de changement de rapports possible et interdiction d’appuyer sur la pédale de frein, voilà-t-y pas qu’à un moment il m’a semblé voir, devant moi, entre deux battements d’essuie-glace, à quelques mètres dans les phares...
# 53 — SON BEAU SAPIN...
...comme une ombre humaine sur le bord de la route, et qui comme moi progressait vers le col, mais à pieds. Vingtdieux... à cette heure-là, sous cette neige, par ce froid et si loin du prochain bled... un blair de bourgeois randonneur qui cherche des sensations à se rétracter le kiki en nocturne dans son calfouète thermolactyl? C’est pas possible. Et pourtant c’était bel et bien dans mes phares, l’aventurier eud’l’extrême, je le voyais de mieux en mieux à chaque lent tour de roue qui me rapprochait de lui, devant moi un individu qui marchait avec une drôle d’allure sur le bord de la route, dans un espèce de grand manteau clair. Surprenant, n’est-il pas? J’ai levé le pied, rétrogradé en seconde, coupé le sifflet à Bob Dylan. Et là, re-choc. Tandis que je m’approchais de cet espèce de naufragé des altitudes, je vis la personne en question bifurquer sans se retourner vers le bas-côté et se carapater dans le genre de champ pentu qui se trouvait là sur la droite. Et pfuitttt, plus personne. Ah ben dis donc, un randonneur timide ou misanthrope? Merde, c’est quoi ce truc pas clair? Un évadé de Fleury-Mérogis qui ne sait pas lire un plan? Ah ben bon sang, quand j’vais dire ça à la femme que j’ai pas...
J’ai continué à rouler droit devant, tout doux, genre 1o à l’heure, passant en première, histoire de pouvoir bilanter la présente situation dans ma petite tête, et léninement me demander ‘que faire?’ avant d’être rendu trop loin de ce drôle d’“il voyage en solitai-reuh”. Ça ne collait pas du tout du tout, cette scène. Personne en situation normale n’a à marcher dans de telles conditions un samedi à o4h du mat’, et encore moins à se planquer au premier coup de phares. Je réfléchissais en roulant au mini —jamais bon de s’arrêter en côte dans la neige, sauf si on cherche à devenir piéton. En m’allumant une des mes roulées d’avance je me demandais comment je devais réagir. La personne qui déambulait, je l’avais un peu vue... et c’était étrange —comme une aube de curé, sauf qu’on était très loin de l’église et ce n’était pas du tout l’heure de la messe. Et surtout la démarche... pénible, fatiguée... comme quelqu’un qui s’épuise —visuellement, ça m’évoquait quelque chose d’aussi précis qu’impossible. Je ne pigeais pas. En même temps il n’y avait eu aucune demande d’aide de sa part, au contraire. Troublant. Moi, si je me retrouvais en détresse dans la neige au milieu de la nuit, je ne chercherais pas à m’enfuir à la vue d’une des improbables bagnoles qu’on aurait presque tort de s’attendre à espérer voir passer dans ce secteur désolé à l’heure où l’honnête citoyen bave sur son oreiller en rêvant à ‘miss ticheurte mouillé’ pendant que l’emmerdeuse en bigoudis ronfle à côté, ‘madame Figaro’ en épave au pied du lit comme qui dirait conjugal. C’était incompréhensible tout ça, cette silhouette, un truc de psychopanet’ qui a abusé des mélanges prohibés par le minissss eud’la santé, incompréhensible cette apparition d’une espèce de ‘dame blanche’ fugitive dans mon ascension bi-hebdromadaire à deux bosses du Tourmalet prolétarien alimentaire de la France d’en bas, oui not’ bon maît’. Drôle de situation. Dans tout ça, rien ne tenait plus debout qu’un cul-de-jatte, un ‘état de faits’ aussi crédible qu’un discours d’un des deux Fronts. Rôôôôô. Un bad trip? Pourtant ça faisait des heures que je n’avais rien bu, rien fumé, rien gobé ou autre selon ce qu’il reste en magasin à l’instant T où l’on ouvre les vannes de l’infrasupraperception collective à titre individuel, brother. Je n’avais alors pas encore 3o ans, je vous le rappelle quand même, c’était une autre époque, j’étais célibattant en candidat libre max à la proue de mon clic-clac mesdemoiselles et aussi mesdames, désolé pour les maris, z’avaient qu’à un peu mieux s’occuper de leur madame Bovary attitrée, j’étais là pour rendre service aux nécessiteuses dans le besoin affectif, sans considération d’âge, de race ou de religion, œcuménique à donf le mec, zéro préjugé comme aujourd’hui, mais à l’époque tout beau tout vigoureux et quasi pas une ride, “ne jetez pas la pierre à la femme adultère, je suis derrière”. Miam... glop! glop! lubrique juste ce qu’il faut, et avec courtoisie, langage châtié, citation de La Bruyère, voire du général De Gaulle, très chère, je vous sers quoi?... sur fond de Gymnopédie d’Éric Satie ou unplugged de Nirvana, ce fut selon... aaaahhhhh... c’est loin, tout ça... c’était trop bien. Et je n’observais pas exactement la même hygiène de vie que maintenant avec la Patronne qui surveille ma démarche...
— “Tu chancelles!”
— “C’est en hommage préposthume à Jacques...”
Je n’ai plus tiré sur un cône depuis Cosmos 1999 et à part la bibine et le tabatchi je ne toucherai plus à rien avant les soins palliatifs à la maison d’retraite, où j’espère que d’ici là la médecine fachiste aura accompli des miracles neurotoxiques à vocation oublieuse de la caisse en sapin qu’on vient de livrer au sous-sol de ‘Bois Joli’ en vue de ta dernière traversée triomphale de ton village natal, Mathusalem. Bref, au volant de ma 4L ce matin-là, sur un plan toxicologique j’étais irréprochable comme un petit chanteur à la pine de bois. Ah oui, la maison poulaga pouvait me faire souffler ou uriner ou même me coller un doigt par l’entrée des artistes, j’avais mon auréole du samedi matin bien calée à peine de traviole juste au-dessus de ma coupe troubadour à la Jacouille la Fripouille, sans peur et sans reproches tel le chevallier Brailleur qui charge les italiens au col de Pondicello par un beau matin de printemps 1512, “pour Dieu et la Reine!” —rempli de café jusqu’au goulot de l’estomac j’étais, une douche d’une demi-heure avant de partir, quelques Nuts dans les poches pour palier à une éventuelle fringale, un chouinegome à la chlorophile posé sur le tableau de bord en cas de gyrophare bleu qui se mettrait à luire dans le lointain pour assurer un improbable Salut Public à cette altitude et par cette météo de conquête de l’Everest. J’allais au boulot, quand même, il faut se forger un minimum de responsabilité professionnelle, on ne peut pas arriver trop décalqué à la pointeuse, on a un résultat à fournir et 12 heures à tenir selon des critères codifiés par des mecs qui ne rigolent pas, qui posent leurs roustons sur la table à chaque investissement d’envergure, l’industrie ce n’est pas un truc de poète qui rêvasse dans son studio en attendant la Saint Rémi, on est des citoyens sensés quand même, insérés dans le monde du travail du dimanche, sans compter qu’on bosse sur des machines qui poussent je ne sais combien de bars de pression à la fermeture, sur un plan digital ça ne pardonne aucune improvisation d’ahuri conceptuel qui finit à la Cotorep à coller des timbres sur des enveloppes avec sa langue en regrettant l’instant d’inattention méthodologique qui met un terme définitif à l’art de la branlette. La plasturgie c’est du sérieux, quoi, qui n’autorise pas le fristahile —du moins, pas longtemps. J’étais donc en pleine forme au volant, autant qu’espérable au vu du bilan sanguin de la semaine, paré pour 12h de production plastoc avec le minimum de rebuts possibles, avec une petite pensée pour André Crétin, l’inventeur de la presse à injection, avant ou après la guerre, me demandez pas laquelle, p’t’être celle du Feu ou de Cent Ans, ou autre, on s’en fout —j’étais un professionnel muni d’une conscience éponyme, quand même, je n’aime pas faire perdre de la thune à qui me verse à chaque fin de mois de quoi tenir le suivant. Donc cline, le mec. Alors pourquoi j’avais vu cet espèce de poltergeist impossible qui se traînait sur le bord de la route? Morbleu...
Et si j’avais halluciné quand même? Si personne n’avait marché là, comme c’eut été du bon sens qu’il en eut été ainsi. Ben oui, après tout. Je m’en étais presque convaincu: c’était un mirage, une hallu, un résidus de la semaine écoulée, une stupéfiante bulle qui remonte à la surface, un restachou des agapes au Casino avec mes frères de la côte si loin de la mer. Et à l’avenir, il ne faudra plus que j’aille avec ces iroquois cueillir n’importe quoi dans les bois —‘cinq légumes par jour’ qu’ils disent à la télé, tu parles, un coup à rester suspendu entre Sirius et Alpha du Centaure comme un triste Métamomo cramé des synapses, sur un plan diététique il vaut encore mieux s’avaler du MacDo midi et soir avec force Kiravi pour faire passer tout ça dans le vortex digestif qui avait bien du mérite biologique de supporter ce régime en restant à peu près sur “on”, sans compter les extras. C’est quand même supercostaud une jeune carcasse humaine, quand je repense à tout ce qu’on a bien pu s’ingurgiter n’importe comment ça me laisse toujours perplexe, aujourd’hui je ne pourrais plus, à ce régime-là j’imploserais dans la journée, enfin bref, “à chaque âge ses plaisirs” comme on dit pour tenter de se faire une raison, en vieillissant la bière c’est impec, et puis de toute façon on n’a pas le choix, pour ne pas trop vite se retrouver cruellement ôté à l’affection de ses proches il faut bien accepter d’intégrer les contraintes du ‘boulevard du temps qui passe’, l’horloge à Baudelaire. Saloperie. Lire Aristote, Jankélévitch, la “modeste vertu mitoyenne”, tout ça. Chierie. Centrisme forcé dans le goinfrage passé un certain âge, rogntudjûûûû. Sinon, kapoute prématuré, Willy DeVille, Fred Chichin, Janis Joplin, Guillaume Dustan, bientôt Amy Winehouse ou Pete Doherty, “chrais pas étonné qu’on ferme”. On est peu d’chose, comme disait ma Mamie entre deux chansons de Tino Rossi. Faudrait s’arrêter de vieillir à 3o ans, maxi 35. Bondieu, qu’est-ce ça va être à 6o?...
L’apparition sur le bord de la route c’était un mirage, donc. Pouvait pas être autre chose. Sauf qu’à la vue de l’apparition qui déambulait dans le neige j’avais quand même eu cette impression bien précise qui ne voulait pas foutre le camp la salope, une impression certes incongrue mais bien vivace. Gênant. C’était dingue mais c’était bien ça que j’avais vu, une image qui ne sortait plus de ma tête, comme une photo toute floue qu’on corrige par ordinateur —si tant est que l’état de mon mental de l’époque puisse être assimilé à une quelconque machine qui fonctionne. À o4h du matin sous la neige et par ce froid, on ne peut pas faire l’impasse sur une telle impresssion. On ne peut pas. Même un jeune connard noceur qui se branle du monde entier ne peut pas.
— “Et meeeerde.”
À la première possibilité géographique du terrain j’ai donc fait demi-tour en me traitant de gros glep, penn yout, gargoulou, ruz boutou. Saloperie de champignons qui allaient me faire arriver en retard au boulot, plus jamais j’irai au bois avec mes colocataires, plus jamais, ou alors juste pour roupiller sous les résineux en cuvant ma George Killian’s, chiant sur la gueule du reste du monde qui peut crever, on les emmerde ces caves pleurnichards toujours à mendier ci ou ça en revendiquant des trucs de malade pris en charge par les acquis de la résistance, “oui mais moi on m’aura pas...”. Ben si, un peu, pour l’instant, on m’a. Chez Pôle-pote, “projet personnalisé” et démarches actives sur fond de crise dite mondiale, “ce s’rait dommage d’être au chômage à mon âge...”. Mais j’ai pas dit mon dernier mot, Jean-Pierre, me reste quelques cartouches dans la besace, avant de dire au-revoir à tout le monde, un jour que j’espère lointain. “Oui mais moi on m’aura pas”. Enfin, pas entièrement. J’espère. Avec l’ombre d’un petit doute, quand même. Passqueue... ça se rétrécit, vous trouvez pas?
Je me suis garé à l’endroit où il me semblait que cette personne avait pris le maquis, laissant mes veilleuses allumées. J’ai sorti ma lampe de poche (dans une 4L payée 15oo francs en billets de 1oo acquis va savoir comment, une lampe de poche voilà bien un accessoire qui hélàs sert trop souvent, dans la mesure où l’on n’a pas oublié au garage sa caisse à outils, évidemment, et sous réserves de maîtriser deux-trois notions basiques de mécanique auto, ce qui est conseillé quand on roule en 4L pourrissante de millésime 1975, sortie d’usine quand la plupart des ‘donneurs de leçons’ d’aujourd’hui se tiraient sur l’élastique dans le bac à sable, une autre forme de géopolitique alternoisettes, quelle inusable comédie, mes aïeux, ces pauvres mecs qui inventent l’eau chaude à chaque fois qu’ils ouvrent leur robinet, ah là là, quels minables sans dignité).
J’ai retrouvé des traces de pas sur la neige au bord de la route, ce n’était donc pas un rêve ni un fantôme ni un mirage ni les champignons de jeudi dernier, c’était un être à ce qu’on dit humain. Ah. Mais bondieu, qu’est-ce qu’il pouvait pelait dehors. J’ai suivi les traces. Et puis j’ai fini par arriver à l’endroit où de la route, la piste partait dans un espèce de champ rempli de plein d’arbres qui ne m’inspiraient rien de bon. Un gros trou tout noir, qui n’incitait pas vraiment à jouer les explorateurs intrépides à la recherche du tombeau de je ne sais quel boursoufflé du temps jadis —si tout le monde était comme moi, aujourd’hui les pyramides seraient toujours inviolées dans leur coin avec dedans plein de Ramsès II à tomber en poudre putride sans que ça dérange quiconque, sûr. Chuis pas cintré, moi. Rien à fout’ des hiéroglyphes ou je ne sais quoi, ça vaut pas un bon pastaga dans le jardin, avec des cahouètes, espadrilles & chapeau de paille, pendant que les chipos et les tomates cuisent sur le barbeuque avec Tatouze qui roupille dans l’herbe et la Patronne qui dit:
— “Ben va falloir passer à la suite, mon pépère. Et le garage à ranger? T’as encore rien fait aujourd’hui à part bouiner dans ton Birou avec la musique trop fort, feignasse. Tu vas pas à la sieste aujourd’hui sans avoir rien fait, je te préviens.”
— “Ouh bah, tu sais bien que c’est ma nature. Et je bouine pas dans mon Birou. Enfin, pas tout le temps... Des fois, y’a du résultat, un peu.”
— “Ouais ben des fois, ta nature, on s’en passerait...”
— “Mais heuuuuuuu... t’as vu ce beau ciel bleu et comment qu’elle est belle, la mer? On a ça devant notre nez, nous, tous les jours. On l’a mérité. On a fait ce qu’il fallait pour, tant pis. On l’a payé et on le paye encore, à notre manière. C’est bénin. On a ça, nous, la mer devant, c’est énorme, on est minoritaire sur Terre. C’est parfait. Tous ces abrutis qui vivent dans le luxe avec leurs préoccupations d’immortels et leurs raisonnements à la manque qu’on entend partout, ils z’ont pas ça, la mer, et ça les rend idiots agités, désemparés de l’entendement, ils oublient d’où ils sortent et où ils vont retourner. Nous, si, on a ça. On n’est pas payé cher mais on se marre bien, loin des enfoirés avec toutes leurs bonnes raisons, on est à l’abri, on finira pas comme Abraham Lincoln ou Jeanne d’Arc, nous. On aurait pu naître ailleurs et on serait déjà morts ou guère mieux. Mais on mourrira de vieillesse, nous, tout pourri de partout et c’est très bien comme ça, comme des nazes remboursés à 1oo% par l’assurance maladie ou je ne sais quoi. Ça console pas mais ça soulage. Viens faire un câlin avec pépère charentaise. La Terre n’a pas besoin de nous pour mal tourner. Et c’est pas sûr à 1oo% qu’on se couche ce soir, hein. Alors carpette diem, profite, regarde, savoure...”
Et je tourne le haut de mon oreille en tirant la langue, ce qui la fait toujours rigoler. Et après je dis:
— “Zoizeau, oh! oh!”
— “Ah non! Ça va pas recommencer...”
Alors je retourne mon oreille avec la langue qui sort, elle rigole, elle oublie zoizeau, oh! oh! Et les chipos sont cuites, alors je sors mon attirail d’Empereur du barbeuque (un Weber, s’il vous plaît) et je chope les six saucisses comme l’Otan les talibans dans la vallée de je ne sais où. Par chance, le rosé est au frais et la mer ondule et je ne fais pas pipi par un tuyau en plastique enfoncé dans le zizi. À part un peu de bonne musique, que demander de plus à l’existence? Je vous le demande...
Ça, je n’étais pas fier au bord de ce trou enneigé avec ma lampe de poche, et je commençais clairement à congeler, de la neige plein les cheveux, les fringues qui se mouillent, les orteils qui donnent l’impression d’être subitement partis en vacances aux Seychelles sans dire ‘au revoir’. Et malgré mon sentiment premier je commençais à gamberger de gros doutes sur le genre de paroissien que ça pouvait être, ce drôle de randonneur atypique. Après tout, ça pouvait être un dingue, un espèce de Yéti, un Francis Heaulme... et si j’avais à faire à ce genre de détraqué avec ma lampe de poche au milieu de rien je personnalisais la meilleure cible rêvable pour un sihieu’kileu qui ne cracherait sans doute pas sur un petit en-cas à s’avaler vite fait en passant. Meuhdeuh.
J’hésitais à suivre la piste... ah ça... si au bout je tombais sur un Hannibal Lecter qui allait me défoncer le cul, m’éplucher la queue et me gober les yeux? Alouette, ahhhhhh. Crénom... je fais quoi? Tout seul et sans autre arme qu’une lampe de poche, ça fait réfléchir les plus volontaristes.
Circonspect au bord de ce trou, je revoyais la silhouette dans ma tête et cette silhouette ce n’était pas le Migou, sûr. Ce n’était pas ce genre de streumon. La démarche ne collait pas. La dégaine ne collait pas. Elle m’évoquait toujours ce quelque chose de trop précis, cette apparition. C’était impensable mais je l’avais vu, fait chier. L’instinct de conservation t’ordonne de remonter dans ta voiture et de mettre le chauffage à fond, ça, je vous l’affirme aussi sûr que deux et deux font parfois des choses peu chrétiennes. Mais ces traces dans la neige, tu as beau être semi-congelé et semi-tétanisé, tu ne peux pas les mépriser, tu ne peux pas faire ‘comme si’ elles n’existaient pas, ces traces de pas. Oui, c’est toi qui es présent sur zone. Toi, pas un autre. Et elles sont là, les traces, tu les vois, elles indiquent une direction. Hein, gros malin, si tu te casses, si tu arrives presqu’à l’heure au boulot, si tu ne dis rien à personne... et que trois jours plus tard tu lis quelques lignes dans le journal qui expliquent que ton impression première était la bonne, il te renverra quoi le miroir de la salle de bain? Ah, chierie. Il se trouve qu’il n’y a personne d’autre que toi à l’avoir vu quand c’était visible, c’est le hasard. Quelqu’un marchait sur le bord de la route cinq minutes plus tôt, et maintenant il reste ces empreintes qui vont vers on ne sait quoi. Et toi tu restes debout devant à te glacer les miches avec ton impression à la noix et ta lampe de poche à deux balles. Et devant, le trou. Ah, chierie d’chierie, je serais bien mieux à l’usine où je devrais déjà être. Vive l’aliénation, des fois. Pas vrai?
Je vous le dis franchement, j’ai failli faire demi-tour et tout laisser tomber. J’avais peur. Et trop froid. Je commençais à me dire des trucs “les gens font ce qu’ils veulent”, vous voyez le genre. Mais cette putain d’impression refusait toujours de partir, cette image trop nette, et entre mes oreilles ça sonnait un “t’as p’t’être froid, bonhomme, mais alors si tu vois juste... imagine l’autre...”. Alors j’ai fini par suivre la piste en essayant de ne pas trop trembler de la lampe de poche, comme dans les blockhaus de mon enfance entre deux branlages de chiens que je n’ai jamais branlés monsieur le Président, sauf que la température extérieure n’était pas exactement la même que l’été sur les plages du Mur de l’Atlantique —par chance, j’avais oublié mon maillot de bain.
Je n’ai pas eu à m’enfoncer bien profond, peut-être dix mètres. Et j’ai retrouvé ma silhouette, vue de dos, à moitié pliée contre un sapin, son beau sapin, avec ma loupiotte qui l’éclairait sans que je sache trop qui de moi, de la lampe ou de la silhouette vibrait le plus. Hé bien voilà, tango zoulou, on y est. Quels sont vos ordres, cap’tain? Ah, y’a pas de cap’tain. Bon... hum, hum. Et haut les cœurs, autant que possible, enfin... pas trop bas les cœurs.
Face aux manifestations du monde je m’efforce de rester un individu rationnel qui tire des lignes en intégrant le maximum de paramètres sans se laisser trop polluer par le larsen alentour et les superstitions à la mode du moment. Il en faut quand même un peu pour me faire perdre mes légumes. Les revenants peuvent revenir, pas de problème, j’ai des bières au frais, je suis prêt à les entendre me raconter le bon vieux temps du XIIIè siècle, on jouera aux osselets, ils me montreront ce qu’ils planquent sous leurs linceuls et plus si affinités —niquer un spectre c’est pas tromper sa femme, viendez les machabées, qu’on s’amuse une peu avant que je rejoigne vos rangs. Mais là, bondieu, dans mon trou noir face à la silhouette de dos je commençais franchement à me poser des questions paranormales à la Mulder & Scully. C’était quoi, à l’intérieur de cette grande robe blanche? Ah je vous jure, on repense à ‘Shining’, ‘la nuit des morts-vivants’, ce genre de bluettes sentimentales, on se dit que la chose va se retourner et qu’on va tomber sur une tête de cadavre pas frais avec plein d’asticots qui grouillent dans les orbites, qu’on va y laisser ses roustons et le reste, tout seul en pleine nuit, que tout ça va s’achever en ‘histoire vraie’ de Pierre Bellemare, qu’on finira en tragique héros de nouvelle dans le rayon ‘littérature’ à SuperU, une consécration en quelque sorte —je vous en prie, c’est pas drôle, mettez-vous à ma place... Sauf que là, au lieu de le lire peinard tranquille assis sur votre popotin, pour moi ça se passe en vrai et en direct-live ou direct-dead, on ne sait plus trop. Et l’être humain le plus proche doit comater à cinq kilomètres, l’oreille sur son polochon et la gaule en sommeil paradoxal ou la moule toute frétillante, c’est selon les X et les Y... hein?... mais non, les chiens de mon enfance n’ont rien à voir avec tout ça, monsieur le Président, je vous rappelle que j’ai bénéficié d’un ‘non lieu’, à juste titre. Vous voulez une p’tite tequila, m’sieur le Président?... c’est de bon cœur. Et j’ai du Schweppes... ça peut pas faire du mal pour ce que vous avez, hein, m’sieur le Président. Vous direz rien à votre dame et puis voilà, ni vu ni connu. On fait comme ça? Allez, à la santé des innocents. Qui sont légion, votre honneur.
À la silhouette de dos sur son beau sapin j’ai crié une phrase, j’ai oublié quoi, une formule à la manque, une banalité genre “vous allez bien?”. Que dire d’autre? Mais pas de réponse... pas de mouvement... rien. On se sent très seul avec sa lampe de poche. J’étais congelé pas croyable...
Je me suis approché de la silhouette, un peu... les dents qui claquent et les grelots remontés dans l’abdomen jusqu’au nombril avec une petite quéquette rétractée de chanteur d’opérette qui se serait jadis fait pécho les cerises dans une tapette à souris, “mexico, mexiiiiiiiiiiiiiiiiii-aïe!”. J’ai contourné la silhouette pour pouvoir éclairer son visage d’un peu loin, quand même, des fois que je serais content d’avoir une petite longueur d’avance dans le 11o mètres haies.
Et c’était ça.
C’était ça, nom de dieu.
C’était ça...
Oh non.
Mais si.
Pas possible... mais c’était ça. Impensable vu la configuration, c’était pourtant ça. Ma première impression dans les phares avait tapé juste. C’était pas les champignons de jeudi dernier.
Ah, quelle désolation.
Alors dans ma tête la tristesse a remplacé la trouille et je me suis approché tout près d’elle. Misère... Un tel état de détresse et d’épuisement, les pieds en sang et les bras tout bleu, le regard effrayé. J’étais dégoûté, j’avais supermal pour elle. Je ne sentais plus le froid.
Ça a bien dû me prendre une demi-heure pour la ramener à la 4L. Elle ne voulait pas remonter. Elle voulait rester là, dans son trou, avec son beau sapin. Finalement il a fallu que je la prenne dans mes bras, elle qui pesait moins lourd qu’un sac de blé de mon grand’père. Et froide comme le sol qui l’attendait si personne n’était passé. Un moment comme ça, on sait où se trouve concentré toute la misère du monde à l’instant T.
Je suis arrivé au boulot avec deux-trois heures de retard et j’ai commencé par m’incruster à la machine à café pendant un bon moment, à l’époque on pouvait encore griller sa clope sans se geler les olives —sur le coup personne ne m’a demandé d’explications, ils devaient voir sur mon visage et dans mes yeux qu’il valait mieux attendre un peu. Je leur ai raconté l’histoire une ou deux heures plus tard, une fois un peu reposé à l’intérieur. Ils ont compris. Je n’ai quasiment rien foutu ce samedi-là mais ils m’ont payé quand même sans que je demande rien, ces salauds de capitalistes.
Et à 17h, au changement d’équipe, je suis parti direct sans boire un coup d’Arbois avec les collègues. Avant de rentrer chez moi, je suis repassé par l’hôpital où j’avais déposé ma passagère à o6h le matin. Je suis allé à l’accueil, j’ai expliqué en trois mots la raison de ma présence. Une mignonne demoiselle m’a demandé d’attendre. Cinq minutes plus tard j’ai vu avancer un homme en blouse blanche à peine plus vieux que moi, qui ressemblait beaucoup à Vincent Vega dans ‘Pulp Fiction’, ce qui incite l’honnête homme à chercher par où on peut se tirer vite fait, au cas où.
Les explications lui ont coûté un mot: alzheimer.
Bondieu, la maison de retraite perchait à quatre kilomètres d’où je l’avais trouvée, ma dame blanche, bras nus et en chaussettes par ce temps à ravir les skieurs du lendemain. Vincent Vega ne comprenait pas non plus comment elle avait pu trotter ainsi au vu de son non-équipement d’alpiniste minimaliste, la vieille chouette fugueuse à l’identité évaporée dans des brumes mystérieuses. On restait là comme deux couillons dans le hall, Vincent Vega et moi, lui tout pimpant dans sa blouse blanche réglementaire et moi en tenue crassou de ‘working class heroe’ fatigué, avec ma pauv’4L ruinée et bariolée de partout qui devait faire pitié sur le parquigne de l’hosto, mes godasses de sécu huileuses sur le joli carrelage tout propre, mon froc dégueulasse, mes mains bigornées, ma “gueule à briser les miroirs” dans ce Temple Sacré de l’Hygiène Moderne où derrière pas mal de portes finissent des êtres humains dans des états pas montrables aux braves gens qui ronchonnent contre la hausse du gazole —sûr, le Vincent Vega, à ses yeux de médecin je me tapais une trop sale dégaine de futur-client de l’établissement. Il pensait ça, je le voyais bien dans son regard sur moi, “çui-là il ira pas loin, l’a déjà cramé presque tout son capital ce crétin, il tient plus que par quelques fils”, comme s’il évaluait l’étendue des dégâts en cours —ça fait bizarre comme sensation. Je ne lui demandais rien pour moi, à ce toubib, je n’étais pas venu pour passer le contrôle technique, le matin même je lui avais posé la viocque que j’avais cueillie dans la neige, j’avais fait mon devoir de citoyen comme un bon père de famille, quelques heures plus tard je venais juste aux renseignements pour ma gouverne personnelle, mais son regard évaluateur sur ce qu’il semblait considérer comme des ‘ravages in progress’ ça devait être de la déformation professionnelle médicale, et ça peut se comprendre, comme un mécano aurait réagi devant ma 4L déglinguée —“par quel miracle ça roule encore, ça?”. Vincent Vega on n’avait pas grand’chose à se dire lui et moi, socialement on était vraiment de chaque côté de la tranchée, n’est-ce pas... lui récupérait les mecs comme moi qu’ont poussé un peu trop loin, et moi je tentais d’échapper à sa récupération en m’en foutant plein la lampe pendant qu’il œuvrait à la Salubrité Publique. Chacun son job, j’allais pas lui piquer sa place, pas de risques, ça, tu crains rien pour ta belle blouse et tes dix ans de faculté, amigo, je serai toujours assez tôt de faire plus ample connaissance avec toi. Il avait l’air de trouver bizarre que ce fut un zoulou de mon genre qui ait déposé la mémé. Il m’a serré la main comme un “au revoir, à bientôt” —ah oui ça fait très bizarre, l’écho dure si longtemps qu’il me dure encore de l’autre côté du siècle. Mais bon, aujourd’hui, si ça se trouve, le Vincent Vega, il est mort... ou salement en vrac avec des tuyaux qui rentrent et sortent de partout et une petite mignonne qui lui enfonce des doigts pour extirper les excréments solidifiés en fin de tuyauterie qui se dégrade quand on reste trop longtemps allongé, lui, et moi contre tout bon sens je vais pousser picolin-clopant sur mes deux guiboles jusqu’en 2o7o à titiller mon prochain en toute impunité, hein mon Philutin, bien planqué dans la masse dans une sorte de ‘never ending tour’ perso, “I’m not there”, thank you Bob —va savoir, vu que rien n’est plus injuste que les loteries de l’existence absurde et vitale. C’est dégueulaaaaaasse, pas vrai? Gniark! Gniark! Pouèt pouèt camion, cornichon tartiflette. “Fiddle riddle”, en somme, ‘what is fair is fair’. E va fanculo la zoociété, tant que je pourrai. En toute innocence. Tout va bien pour nous, Tatouze, je contrôle.
J’ai quitté Vincent Vega dans son petit paradis blanc rempli de thermomètres et autres milligrammes de chépaquoi suivant le Règleumingue et les Procédures, docteur House. Laissant une traînée huileuse dans tout le hall je suis rentré me coucher, “avec un ciel si bas qu’il faut lui pardonner”. Personne au Casino, mes colocataires avaient dû tous partir pister ailleurs —ça m’arrangeait. Une bonne douche bien chaude, quatre-cinq godets de tèque dans le gosier et un fond de beuh qui n’a pas longtemps continué à traîner sur la table du kolkhoze anarcho-soiffard, une bonne giclée de Bérurier Noir dans les oreilles histoire de mettre les voisins de bonne humeur en ce samedi presque soir préludant à leur ‘dimanche en famille’ qui précède la lundite du lundi, “avec un ciel si bas qu’il fait l’humilité”, et en coin de mémoire le ‘au revoir, à bientôt’ de Vincent Vega, “hô!pital! ho! ho! lobo!tomie! ho! ho!” —psychologiquement la semaine finissait très fort pour moi, passé le dimanche au boulot les heures à suivre s’annonçaient épiques épiques et collés grammes ra ta tam, difficile de ne pas dès le dimanche soir plonger sans masque ni tuba dans une bonne vieille soirée “blood sucker”, ah ça, vu mes émotions du moment les équipiers allaient devoir s’accrocher pour me suivre dans les lacets, “pulque, mescal y tequila”, le lendemain le peloton déplorerait des pertes —à commencer par moi, forcément, et à la santé de Vincent Vega dans sa belle blouse blanche du Service Pubique, le Saint Homme qui passe sa vie à se cogner des pignoux souffreteux d’un peu partout, “j’ai mes droits, docteur, me touchez pas... c’est grave?”. Let’s get out of here, Jack. Parce qu’à l’issue d’une telle aventure on continue pareil, évidemment. Que faire d’autre? Alors après quelques serialfrappages de tequila rapido, c’est-à-dire donc juste à l’issue de ma sieste du dimanche, à propos de la ‘dame blanche’ mes colocataires et moi en avons atteint des crêtes d’humour noir particulièrement gravosse, faute de mieux. Genre, un apache en guère meilleur état que moi qui me demande:
— “Bon ben maintenant tu peux nous le dire, hein. On te connaît assez, flibustier. Alors la vieille, elle était vaginale ou clitoridienne? T’façons avec alzheimer elle t’a déjà oublié, ça change plus rien pour elle, alors raconte, fais ton devoir de mémoire, salopard...”, etc.
Les émotions, on gère comme on peut avec ce qu’on a sous la main —et c’est bien connu, la jeunesse fêtarde est sans pitié, “smooooooooooooookonezeuhouaaaaaaaaaateur!!!!!!!”. Je vous passe les détails, je les ai oubliés, ils doivent croupir quelque part au fond d’un verre à tequila, désormais entre les mains irresponsables de la génération suivante, bondieu d’bondieu, amusez-vous bien les petits, ça passe vite, la charentaise centriste vous attend, ça a aussi ses bons côtés mais c’est autre chose. Un temps pour tout, comme on dit. Fait chier...
Mais maintenant que je suis devenu un vieillissant qui vit presque bourgeoisement, peinard dans mon antre comme le pépère que je suis devenu, quadragénaire qui avance tout doux vers la barbe blanche et la casquette bleue à siffler mon muscadet sur le banc en regardant les vagues et les souvenirs en attendant le trou final, quand je repense à cette histoire de dame blanche des montagnes de ma jeunesse, vu tout ce qu’on a appris depuis sur la manière dont ça se termine, alzheimer, des fois je me demande s’il n’eut pas mieux valu que ce jour-là je ne passe pas par cette route. Parce qu’elle ne voulait pas me suivre, la mémé de 4o kilos dans sa robe de chambre congelée. Elle voulait pas. Elle voulait rester crochetée à son beau sapin roi des forêts, dans son trou noir avec la neige qui tombe et le froid qui gagne. Elle avait pris le fossé au moment où je l’avais repérée sur la route. Elle n’avait pas répondu à mes appels. Et, avec un regard inoubliable, comme quelqu’un qui vient encore de perdre la partie, elle pleurait sans rien dire pendant que je la ramenais vers la civilisation, vers ce bon Vincent Vega dans sa jolie blouse blanche, ses ‘prise en charge’, ses protocoles comme qui dirait compassionnels... tout ce qui allait désormais entourer l’existence de cette dame qui, quand on y pense, avait juste un peu d’avance sur nous, c’est à craindre.
C’est la vie.
***

4 commentaires:
Bonnes vacances à toi aussi Mappleboxershort, sur la plage de Sète n'oublie pas de fumer la pipe en te grattant le ventre pour accompagner quelques vents malicieux.Nombre de naïades te tomberont dans les bras, juste à l'évocation du doux nom de Georges. Profites en pendant que la Patronne lorgne sur la carrure du propriétaire du bateau de pêche qui passe le chenal. Il est baraqué mais c'est un mafieux connu des services de police, il traficotte dans le thon rouge...!
PATRICK
AH mes bons zamis, on ne fait que passer en coup de vent et on est retenu par le colbaque. Mapple tient la boutique de mains de maître et Patrick pratique l'évocation buccolique. Dommage qu'il pleuve sinon j'aurais dit que la journée commençait vraiment bien.
Pace & salute
4AIMERAIS BIEN POUVOIR ENCORE ACCEDER A CE BLOG EN QUALITE D'AUTEUR. MAIS J'AI EFFACE MON LIEN Qui peut m'en redonner un ? sur pamarnot@free.fr ?
Patrick reconnaissant !
Pfeew! Un texte qui m'a tenue en haleine jusqu'au bout!
Merci pour le partage et belle semaine;o)
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