10 mars 2012
11 février 2012
Le saint graal cosmétique

08 janvier 2012
# 75 — “PAS BEAU L’AVION”

La réponse à ta question, une fille.
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— “...mais qu'est-ce que tu as bien pu faire pour te retrouver en prison 245 jours ?...”
Et 246 nuits, j’insiste... à 23 ans, pour un garçon épris de féminité, 246 nuits sans toucher une demoiselle ou une dame, ça doit bien générer 5oo branlettes, n’est-ce pas. Et encore, pour moi ce ne fut pas si grave... mais je me souviens d’un gars qui a comme fondu en quelques mois, à se la secouer jour et nuit —on plaint les femmes qu’il a rencontrées une fois libéré, ce type... mais c’est pas le sujet.
Ce que j’avais fait?... Rien. Absolument rien. Et c’est bien ce que la zoociété me reprochait (articles L.124 et L.125 du Code du Service National et 397 du Code de Justice Militaire).
Quand un justiciable commet un acte pénalement répréhensible... avec une bonne préparation et pas de malchance dans l’exécution, il peut s’en sortir impuni. Par contre, quand on a obligation légale d’accomplir un acte et qu’on s’y soustrait, on n’a plus aucune prise sur la suite officielle. Surtout quand le ‘délit’ est imprescriptible, comme c’était le cas, si je me souviens bien.
Tel jour à telle heure, l’État m’avait convoqué à tel endroit, youkaïdi youkaïda... et donc je ne m’étais pas déplacé. Alors au moment de l’appel, un scribe a dû cocher une case et un petit voyant s’est mis à clignoter en face de mon nom... loupiotte qui allait rester en fonction jusqu’à ce que la situation soit rentrée “dans l’ordre”, comme on dit.
Oh, on ne m’a pas recherché, pas besoin... Les gendarmes sont allés faire un tour chez mes parents, quand même, service minimum investigatoire des Brigades du Tigre en milieu campagnard, histoire de constater que je n’étais pas là. Ensuite, je suppose, un coup de tampon sur le formulaire, on rentre le dossier dans l’ordinateur... et... ne reste plus qu’à attendre un recoupement avec autre chose.
Simple.
Prendre l’armée en frontal... perdu d’avance. Je le savais. J’étais frit, dès l’instant où l’on s’est aperçu de mon absence dans le troupeau aux-dits “trois jours”. Dès lors ma liberté risquait de prendre fin au premier ‘contrôle des papiers’. Mais je ne pouvais pas agir autrement. Déjà à l’école j’avais eu beaucoup de mal à supporter certains aspects de la ‘vie en groupe’, alors l’armée... je ne pouvais même pas envisager... entre elle et moi, incompatibilité ontologique de manière d’être et de manière de concevoir l’existence —y’a qu’en cas de guerre qu’on pourra me voir en uniforme avec sur la manche un petit drapeau à étoiles jaunes sur fond bleu, pour défendre l’Union face au prochain nazisme ou communisme (sorti de ce cas extrême et pas à l’ordre du jour, je ne suis pas concerné par la chose militaire).
Pour le ‘recensement’, quand j’étais lycéen, la mairie avait dû appeler plusieurs fois à la maison... Pour moi, c’était niet. Alors mon paternel s’est retrouvé obligé de m’y emmener par la peau du fion (ce qui l’avait réjoui à un point... voilà qu’il devait lui-même forcer son fiston à s’inscrire sur les listes de l’armée d’occupation de la Bretagne depuis le traité de 1532, selon ses critères historiques de vieux ‘gwen ha du’ qui avait participé à toutes les manifs contre la centrale de Plogoff, et transpiré une garde à vue pour une histoire de soi-disant “terrorisme du FLB” contre un pylône EDF —hé, assume ta paternité, ô mon papa, sois un bon citoyen, allons z’enfants... gniark!).
Quand, quelques années plus tard, papa-maman ont reçu la carte officielle de ma convoque à la caserne, j’étais déjà loin, occupé à d’autres histoires, encore moins dans des dispositions mentales compatibles avec l’idée de passer une année dans les “aaaaardavou!” et les chambrées puant le ‘collectif’ comme dans un vestiaire de foutebaule —je préfère regarder le Tour de France à la télé, avec chips et bière, dans mon canapé, loin des beuglements. Mais l’invitation du ministère eud’la défense était arrivée chez mes parents... “monsieur mapple, la Patrie a besoin de toi, histoire de te pourrir une année à rien foutre de propre mais avec un déguisement grotesque et une coupe de cheveux gratos, toute la journée à faire des trucs que t’es pas d’accord mais t’as intérêt à filer droit, petit salopard, ici c’est pas l’Éducation Nationale, hein, nous on sait comment s’occuper des anarchistes, petits persifleurs et autres fouteurs de merde, rompez... et bienvenue dans notre grande famille, jeune homme... oune! dé!... oune! dé!...”.
Ça fait rêver.
J’habitais alors une chambre de bonne dans les Alpes, chez Francisque —un vieux pétainiste qui ressemblait à Paul Newman en version obèse. Et voilà, je reçois la bafouille des parents avec le cadeau bonux dedans... cette bouzerie officielle, petit rendez-vous certes vert mais pas très galant.
Je fais quoi?
Un temps j’ai envisagé de ruser, comme pas mal de mes copains, dont certains avaient réussi a enfumer les psy (par contre ceux qui avaient raté leur numéro de dépressif asocial, les pauvres, ils ont reçu grave à Châteaulin et doivent encore s’en souvenir). Oui, c’eut été bien plus intelligent d’user des stratégies d’évitement, tel que Philippe Jaenada l’a si bien narré dans “les brutes”, un régal de lecture. Mais pour pouvoir ruser il faut d’abord se respirer les “trois jours”, encore des examens à la noix, se faire palper les bolloques par une nuque rasée, se retrouver ‘petit point’ dans une masse de gens inconnus, moi qui déjà me sens opprimé du thorax quand je rentre dans un supermarché... gnnnnn. Bondieu, ça faisait juste quelques mois que je m’étais sauvé des joyeusetés de “la vie en commun” en l’occurrence scolaire, c’était pas pour replonger dans pire, nom d’un chat.
En dehors de l’aversion que m’inspirait la vie de caserne, une raison objective imparable m’incitait à rester total à l’écart des garnisons: un copain plus vieux que moi, qui avait passé un an en Allemagne dans des conditions pas trop Club Med, m’avait raconté qu’à chaque fois que tu croupis un jour au trou, ils te rajoutent une demi-journée de rab’, ces sadiques —bref, aujourd’hui j’y serais encore, au mitard, dernier conscrit de la République, comme un japonais qui continue la guerre ’39-’45 jusqu’en 1965 dans son île du Pacifique... Alors qu’elles se passent de moi, les forces vives de la Patrie —elles ont déjà plein de bras et pas assez de balais, à ce qu’on entend.
Donc un petit voyant s’est mis à clignoter face à mon nom insignifiant pour l’avenir de la Nation, dès lors inscrit dans le ‘fichier des mecs pas là’.
Suite à quoi, j’ai poursuivi mon existence en me comportant à la Georges Brassens, courtois avec les forces de l’ordre, en traversant dans les passages piétons, jamais d’esclandre dans les bistrots ou ailleurs. Le passe-muraille occupé à ses petites affaires à lui, sans occasionner de remous repérables dans le plus ou moins bel agencement de la Cité.
Ça a bien marché.
Jusqu’à ce jour de printemps, où mon petit voyant clignoteur a poussé un cri orgasmique.
# 75 — “PAS BEAU L’AVION”
Vendredi 21 juin 1991, ‘fête de la musique’. 23 ans j’avais donc... rempli de vigueur et d’appétits. Et depuis quatre ans, c’est moi qui décidait pour moi, à 1oo%.
Cette fête, belle soirée de fausses notes et autres massacrages de ‘stairway to heaven’ avec plein de gens qui s’amusent, des couples qui se forment, des rigolades, de la déconne... la vie, quoi. J’étais parti en piste dans un bled à quelques kilomètres de ma piaule. À ce moment je circulais en mobylette assurée au nom d’un autre —la bagnole perso, pas bon... rapport au voyant clignoteur dans le fichier. Je vivais discret, sans aucune excentricité d’apparence ou de prestance... invisible dans la masse.
Au retour vers le pieu, murgé sévère, je roulais au milieu de la route en essayant de ne pas trop m’éloigner de la ligne centrale, me rabattant juste quand je voyais des phares en face ou derrière... jusqu’à ce que je perçoive une lumière bleue un peu plus en hauteur, genre ‘lointain tout proche’. Une lumière alternative. Ah. Bon... pas glop, pas glop.
— “Papiers siou’plaît...”
Gaulette. Pourtant je le savais: à découvert, toujours marcher dans les clous. Pffff... foutue ‘fête de la musique’, mariachis de mes deux. J’aurais mieux fait de rester dans mon lit douillet, ou rentrer en bagnole avec quelqu’un, comme on me l’avait proposé —mais, ma mobylette... et la picole qui perturbe l’estimation des choses.
J’obtempère à l’injonction pandoresque, sans faire d’histoire. Premier contrôle de flics depuis mon lapin aux “trois jours”, ça va être comme qui dirait ‘l’instant de vérité’. Avec une question d’importance: les fichiers de la gendarmerie sont-ils connectés de région à région? Question subsidiaire: ma ‘fête de la musique’ va-t-elle s’achever au violon? Quelques mois plus tôt, un copain de copain m’avait proposé un plan pour me faire établir une fausse carte d’identité —ça m’avait semblé trop cher, pourtant j’avais les sous, bondieu, quel âne.
Je ne me souviens plus de leurs tronches, aux flics, mais ils étaient calmes de comportement, et moi aussi, je m’efforçais de le rester. Pendant que l’un vérifiait mon identité dans son cametard, les autres discutaient avec l’individu appréhendé en infraction au Code de la route sur la voie publique —‘individu’ qui restait dans le lapidaire, pour pas trop bafouiller, me bornant à des “oui m’sieur l’agent”, “fête de la musique”, “les jeunes s’amusent”, “c’est pas méchant”, “on fait rien de mal”. Je ne sais plus s’ils m’ont fait souffler dans le biniou, je suppose que oui, vu la situation. Par contre j’ai eu droit à une petite morale sur l’excès d’alcool et la circulation, ce genre de discours, sur un ton très cordial. Ils n’avaient pas envie de sévir, ça se sentait, ils étaient fatigués, devaient attendre le moment d’enfin rentrer retrouver maman, je suppose. Des ‘viandes saoules’ ils avaient déjà dû en ramasser pas mal dans la soirée, surtout que je jouais le gentil gars pas très malin, gros bœuf pas contrariant, assujetti social en goguette. Ils n’avaient plus envie de remplir des formulaires, ça peut se comprendre.
Le ‘vérificateur’ est ressorti du fourgon. Essayant de rester le plus détaché possible, je l’ai regardé revenir vers moi —ma carte d’identité en main, toujours aussi peinard. Mon avenir immédiat était décidé, restait plus qu’à attendre l’oracle de l’informatique.
Il m’a rendu mes papiers en disant une phrase genre “c’est très imprudent de circuler de cette manière”.
— “Vous avez raison, m’sieur l’agent. Fête de la musique, heu... je me suis laissé emporter... je ferai attention à l’avenir.”, incrédule... une joie interne, vous imaginez...
Là, un des flics a suggéré de me raccompagner à mon domicile. Les autres ont dit “ouais, c’est plus prudent”. La mobylette dans le panier à salade et en route vers ma chambrette. Dans le panier à salade je ne jouais pas au petit teigneux antisocial, ça... et je me demandais “mais... heu... on va vraiment chez moi? ou on va chez eux?”. Hé oui, des fois qu’ils m’auraient coffré en douceur, pour être certain que je me montre docile, pas tenté de causer du trouble à l’Ordre Public. Faut pas non plus les prendre pour des idiots, nos fins limiers, malgré le képi qui dit-on comprime.
Le trajet me fut assez pénible, ou pour le moins désagréable... disons, inconfortable psychologiquement. Ils se sont garés devant l’immeuble où j’habitais, je me suis mis à espérer que le proprio pionçait, ce qui vu l’heure était quasi-acquis —mais certains vieux sont insomniaques. Pas le moment de voir la tronche bouffie du Francisque, qui ne m’appréciait que modérément, genre ce jour où, pour une dérisoire histoire de trois-quatre mois de loyer en retard, il m’avait pécho dans les escaliers:
— “Vous êtes un mauvais locataire! Un bonimenteur!!!”
— “Monsieur, je crois que ‘boni’ est de trop. Bonne journée...”
Francisque devait roupiller avec sa vieille comme chaque nuit depuis 6o ans, tant mieux pour moi. Je suis descendu du fourgon. Deux gendarmes ont posé ma brèle sur le trottoir, et...
— “Allez dormir, jeune homme. La prochaine fois, on ne sera pas si conciliants.”
— “Merci, messieurs. J’ai bien compris la leçon. Y’aura pas de prochaine fois. Z’êtes sympa avec les jeunes. Bonne nuit.”
J’ai rangé ma bécane et suis remonté à ma piaule, tout content, “les fichiers brassent dans le mou, wouaou, vive l’informatique de qualité frinçaizzzz... on vit vraiment dans un pays de tocards, sous le signe de l’hexagoooo-neuh, la prochaine guerre c’est encore les ricains qui vont devoir sauver notre slip, comme en ’18 et en ’45”.
J’ai bu un dernier coup pour fêter ça, “ah mazette, quelle escorte...dans le coin, les coyotes traitent vachement bien les déserteurs, arf!”. Et j’ai superbien dormi... très confiant en mon avenir tant immédiat qu’à plus longue échéance, conscience tranquille & âme en paix, mes frères. Aaaaamen. La vie est magnifique, des fois.
“Vous m’aurez jamais, pignoufs...”
Une semaine plus tard, prenant mon courrier, je trouve une lettre de la gendarmerie. Ah.
On m’invitait à me rendre dans leurs locaux pour “affaire me concernant”. Tsss tsss. Délicat. Je me suis dit que l’armée n’avait rien à voir avec ça, sinon j’aurais été coffré à l’appréhendage ‘fête de la musique’. Peut-être la mobylette en état d’ivresse? Ou une erreur? Enfin bon, rien de méchant, sinon au lieu d’une lettre j’aurais reçu de la visite. Alors je me suis rendu à l’invitation officielle, avec sourire et petite auréole d’ancien enfant de chœur, partant pour le taff une demi-heure plus tôt que d’habitude (je bossais de nuit, 19h/o3h, en solo dans l’atelier, au blaque (toujours cette histoire de clignotant et de fichiers), sur un tour à commande numérique et deux décolleteuses qui produisaient des rondelles... et j’étais super bien payé, surtout pour un mec qui trois ans plus tôt ne savait pas dans quel sens on tourne la clef pour dévisser un écrou).
Je me présente chez les schtroumpfs, en bon citoyen. Un petit bonhomme bleu me dit d’attendre. J’attends.
Deux minutes plus tard, je suis convié à rentrer dans un bureau, où l’occupant en puloveur bleu avec broderie ‘nationale’ me demande de m’asseoir... ce que je fais, relax, innocent, lui expliquant que j’embauche dans une demi-heure. Il me demande ce que je pratique comme boulot, je lui explique, mécanique de précision. Et il me dit:
— “C’est bien, c’est bien. Un travail d’avenir. Et intéressant, on peut évoluer... mon frère est du bâtiment, régleur sur des centres d’usinage. Mmmmmhhh. Mais... vous n’avez pas un petit problème avec l’armée?”
Ah là là...
Ah là là là là...
Ouyouyou.... ça y’en a pas bon.
Pas du ‘haut débit’ mais voui, c’était connecté entre les régions, les fichiers de qualité frinçaizzzz. Dans le camion ‘fête de la musique’, les cognes avaient dû juste relever mon identité, et vérifier plus tard, au commissariat. J’avais pas pensé à ça. Et comme un petit cave je m’étais déplacé par mes propres moyens jusque dans l’antre des coercitifs, pour entendre ça... qui me laissait un arrière-goût pas bon pour les vacances d’été, d’automne, d’hiver et de printemps, “t’as pas signé, tu vas encore plus en chier, petit connard indigne de la République”. Ah bondieu, retour au “collectif” dans une de ses versions les plus crassou, la paillasse de monsieur est presque prête à recevoir le postérieur de monsieur. Ça n’en finira jamais, le “social”... Merdouille, plein de gens ne demandent que ça, être “pris en charge”... alors pourquoi on fout pas un peu la paix aux ceusses qui n’aspirent qu’à rester peinard dans leur coin en suivant les chemins qui mènent au rhum? C’est vrai, quoi... pendant presque vingt ans on m’a emmerdé dans le “fais pas ci, fais ça”, m’obligeant toujours à filouter pour pas trop douiller. Et vlof, c’est reparti pour un tour de manège offert par la zoociété. Et un corsé, c’est à craindre.
Le gendarme m’expose la suite prévue par son Règleumingue. Nuit en garde à vue pour commencer. Demain, on me conduit (ce fut en 4L) au ‘centre militaire’ le plus proche, et les évènements ultérieurs ne concernent plus la maréchaussée.
Je m’étais ramené chez eux en fringues de boulot, sans rien à part ma gamelle... même pas une brosse à dents, évidemment. Ils ne furent pas vaches, les vaches. Ils ont accepté de revenir chez moi, que je puisse prendre des affaires. On n’a pas croisé Francisque dans les escaliers, toujours ça de pris... ça l’aurait trop fait reluire le vieux de pouvoir me matter entre deux gendarmes, chevrotter un “ah, ça m’étonne pas... ce petit gibier de potence, le laissez pas filer, méfiez-vous, il parle bien mais c’est un sournois, une vipère, un scorpion”. Dans mes tourments, j’aurais au moins coupé à cette épreuve de calomnies pétainistes en cascade.
Ça m’a sonné un peu mélancolique de rentrer dans ma piaule avec mes deux Dupondt.
À cette époque je tapais mes histoires sur un PC, un Amstrad 1512 je crois, sans disque dur, avec le logiciel ‘Word 2’ sur une grosse disquette souple, cinq pouces chépaquoi —ça me suffisait pour mes bricoles et me suffirait encore aujourd’hui, d’ailleurs. Des deux flics qui m’accompagnaient pour faire ma valoche, l’un avait un fiston qui possédait le même ordi, alors je lui ai enregistré une copie de ‘Word 2’ sans passer par la ‘case Microsoft’. “C’est cadeau, m’sieur l’agent”... il m’a remercié. Et puis on est reparti dans leur petit paradis bleu, au village des schtroumpfs, mon ‘sac de sport’ dans une main, un sac de bouquins dans l’autre —voui, kek’chose me disait que pendant un bon moment j’allais avoir du temps pour lire... et guère de tentations gonzesses/picole pour me détourner des richesses esthétiques de la littérature plus ou moins engagée.
La nuit de garde à vue qui n’appelait aucune enquête, les gendarmes ont été chouette avec moi. Ils m’ont laissé mon tabac et m’ont offert une kro à eux —dans mon gosier, elle coule encore. Pas des méchants, quoi, des pères de famille dont pour certains j’aurais pu être le fils, et moi je n’avais pas collé un flingue sur la tempe d’un buraliste pour quelques liasses, dépucelé une gamine de 1o ans ou cogné une pauvre mémé pour lui piquer son porte-monnaie. J’étais un ‘délit d’opinion’, c’est plus noble... même si l’un des gendarmes pensait que j’étais à moitié pas fini, vu que lui conservait une sacré nostalgie de son service militaire, qui l’avait décidé à rentrer dans la carrière (vous voyez le genre de dialogues assez ubuesques que ça peut donner, dans de telles circonstances —même dans la merde, il faut savoir savourer ce genre de situations remarquables, ça sert toujours après, ne serait-ce que pour ne pas perdre de vue le côté polymorphe des êtres et des choses). Et surtout, je ne les emmerdais pas. Rien contre eux, ils appliquaient la procédure... sans zèle ni méchanceté, avec compassion même. Le responsable de la situation c’était moi, mes choix. Y’avait pas à pleurnicher ni hurler à l’injustice. Je pouvais juste déplorer l’état actuel de la Loi, qui m’avait contraint à ça, me menant là.
Au matin, ils m’ont permis de prendre une douche. Et donné un comaque petit dej’.
— “La journée va être longue pour toi, gamin. Alors même si t’as pas faim, force-toi à manger. Ce que je te dis là tu y repenseras ce soir, tu verras.”
Je me suis forcé. Il avait raison, ça...
Un peu plus tard, je me suis assis à l’arrière de la 4L bleue marine, comme quand j’avais 14 ans, sauf que là ça n’allait pas se passer comme chez le ‘juge pour enfants’ avec une amende pour mon père et un bon gros catéchisme républicain... “oui, m’sieur...”, va chier vieux con.
On a traversé le bled pour rejoindre la nationale. À un stop, un mec qui marchait sur le trottoir s’est arrêté, m’a regardé à l’arrière de cette berline, étonné, on devine. C’était Gino, le patron de mon café préféré. Il m’a souri d’un air malheureux —dans mon âme, ça brûle encore.
Une grosse grosse caserne, c’était.
À l’entrée, de jeunes hommes plus jeunes que moi ‘montaient la garde’, déguisés en soldats de plomb, des fois que les prussiens tenteraient une offensive, je suppose, ou les wisigoths, ou les sarrazins, ou les martiens... ou quiconque décidé à égorger nos filles zé nos compaaaaa-gneu. Ils avaient l’air de se faire chier à un point, ces pauv’mecs en faction pour que dalle. “Pfou... chuis p’t’être mieux à ma place qu’à la leur, en fin de compte”.
La 4L a reçu autorisation de pénétrer le périmètre sécurisé avec son ‘ennemi public’ à l’intérieur. Je suis descendu dans une cour immense, avec des tas de bonhommes qui vaquaient à pas grand’chose, j’ai eu l’impression. Des clones, ça fait peur, comme dans la ‘guerre des étoiles’. Je devais avoir l’air un peu ‘pas à ma place’ dans ce binezzz, avec mes cheveux mi-longs et mes habits d’être humain normal.
On m’a amené dans une sorte de cabane pour jouer à la p’tite guerre... pourtant, j’avais passé l’âge —pas eux, visiblement... on dira que je suis Geronimo, on dira que vous êtes la cavalerie.
Pendant que les gendarmes signaient les papiers, je suis resté avec quatre militaires. Trois qui la fermaient en se tenant en retrait, tout droit et tout figé. Le quatrième semblait le mâle dominant, la caricature du sous-officier de cinoche, il devait passer ses loisirs à regarder ‘full metal jacket’ en bandant non-stop. Il portait un chapeau plus conséquent, sans doute pour montrer que contrairement aux trois sous-fifres il en possédait une sacré paire. “Un gros coq et trois chapons”, j’ai pensé. Et c’est vrai que les trois malheureux tiraient des tronches de gars qui ont dû prendre l’habitude d’écarter les cuisses, ça doit pas être drôle tous les jours comme boulot, à moins d’avoir des goûts qui vont dans le bon sens —si ça se trouve, y’avait complémentarité dans le quatuor, allez savoir... le monde est si surprenant, souvent.
Le Coq m’a d’abord scruté pas mal de secondes en silence, il semblait se croire au Viet Nam face à un niaquoué. Ouh là, bizarre, drôle de zigomar... ah oui, pas un petit comique, le sergent MacArthur... évident qu’il valait mieux le rencontrer en temps de paix. Il m’avait d’emblée en travers de la glotte, flagrant... on se demande pourquoi... après tout, je ne lui avais rien fait, on ne se connaît pas. Cessant de me détailler, sans préambule il m’a expliqué des choses, débit martial, regard à la Jean-Sébastien Bach pas content d’avoir dû quitter Leipzig à cause d’un petit fumier à recadrer en ré mineur.
— “T’as fait une sacré connerie, mon gars... mais on n’est pas des chiens, malgré ce qu’on raconte. Ça va s’arranger, on te prend quand même avec nous. Tu verras, ça va aller pour toi. Tu nous remercieras dans un an.”, tout ça d’un ton congelé, genre ‘piquet en béton’, sans presque bouger les lèvres, avec des yeux de chat face au mulot.
Hum hum, ça fleurait l’affectation dans le commando le plus craignos de toute la conscription de métropole et d’outremer, en compagnie de bourrins et de cassoces à marcher toute la nuit avec un sac à dos rempli de cailloux, commandé par des psychopathes bouffés de malaria et un peu trop portés sur l’analité d’autrui. Que lui répondre, au sergent pas très pépère? Au premier abord, dans ce genre de situation, tout seul face à tout ce monde, le bon sens incite à ne pas trop la ramener, la jouer plus Titi que Grosminet. Sauf que... “Foule Métal Jaquette” avait beau me recevoir en force, à domicile et bien entouré, moi je détenais une putain de bonne carte dans ma manche. Ça changeait tout dans le comportement que je pouvais adopter sans casse. Hé oui, j’avais pris la peine de potasser la législation concernant mon ‘délit’ —superchiant à lire, mais utile. Notamment quand j’ai appris que quelques années plus tôt, Robert Badinter avait aboli les tribunaux militaires en temps de paix. Je n’avais rien de militaire, pas même les “trois jours”. Si je ne signais aucun papier, ils étaient contraints de me remettre aux petites bites de civils, et terminé l’ambiance “oune! dé!”, continuez à jouer à la p’tite guerre loin de moi, l’ennemi est à nos portes. Je ne signerais donc rien de militaire. Ils n’auraient pas le droit de me garder. D’ailleurs je n’aurais même pas dû être là... si ça se trouve, je pouvais porter plainte pour ‘séquestration’, demander des ‘dommages et intérêt’. Métal Jaquette, je pouvais donc me foutre de sa gueule tout ce que je voulais, faire tourner chèvre mon légionnaire, j’étais hors d’atteinte... qu’il commence à me cogner et pour sa pomme c’était ‘coups et blessures volontaires’ au tribunal civil, en correctionnelle, avec sa tronche dans le journal, voire à la télé... son ‘quart d’heure de gloire médiatique’. Bref, j’étais parmi eux, certes, mais ils ne pouvaient rien et le savaient sûrement... ils pouvaient juste tenter de m’intimider, m’enfumer pour que je signe un truc qui m’aurait collé entre leurs pattes, où là ils se seraient ensuite défoulés. Sauf que je me tenais sur mon rail badinterien, sûr de mon coup. De quoi s’amuser un peu, impunément. Je n’allais pas me priver de me le payer, Métal Jaquette, sur son terrain, à ma manière, devant ses gars... une telle occasion ne se représenterait pas, c’eut été dommage de laisser passer ça. Surtout que Robert Badinter était juste derrière moi, une main sur mon épaule... comme au collège les Stray Cats m’accompagnaient, aux convoques dans le burelingue de la dirlo.
J’avais sur moi un étui de petits cigares. Métal Jaquette, en guise de réponse à son offre de rejoindre ses petits copains, je lui en ai proposé un, de cigare, façon Columbo, avec mon sourire le plus candide. Incrédule, il a refusé. J’ai tendu l’étui vers les trois autres derrière, ils n’ont même pas regardé, ils flippaient trop. Tant pis pour eux. Alors d’un coup de Zippo j’en ai allumé un de cigare en fixant le Jaquette dans les yeux. Parole, on aurait cru que le Coq allait pondre. Et je lui ai dit, me tenant exprès un peu tordu avec une main dans une poche:
— “Vous z’auriez pas un cendrier, m’sieur? Vous z’embêtez pas pour moi, je sais m’adapter à l’environnement... un casque fera l’affaire.”
Le regard du Coq, inoubliable... Rambo encerclé par 4oooo chinetoques surarmés. Il ne réagissait pas, comme si on lui avait débranché un fil dans la tête. Les trois autres gars avaient du mal à se retenir de pouffer, j’étais content de les venger un peu pour tout ce qu’ils devaient subir en compagnie de ce dingue. J’ai poussé le bouchon, m’inspirant d'une scène d'un film que non seulement j'ai depuis oublié mais qu'en plus je confusionne avec un autre... ah là là, fait pas bon viocquir.
— “Je cracherais pas sur un petit whisky, m’sieur. Un double. Sans glace, merci. Servez-moi rapidement, mon brave, je suis pressé. Ou plutôt non, apportez la bouteille, garçon.”
Il n’a pas répondu, mâchoire pendante tressautante, au bord de l’implosion... un coq tout ramolli, magnifique spectacle, ma première et unique volupté de la journée. Puis il s’est repris, Métal Jaquette. Et dès lors il a pu gueuler ce qu’il a voulu et ça sortait fort, je n’ai plus rien dit en sa présence. Je fumais mon cigare en regardant un peu la déco et tout ça, faisant tomber ma cendre par terre en le regardant bien en face. À un moment où j’étais sûr que le Coq ne pouvait me voir, j’ai lancé un clin d’œil aux trois victimes, qui m’ont rendu un hochement de tête.
Ayant compris qu’il n’y avait plus rien à faire, le Coq a fini par décrocher un téléphone pour aboyer un truc et très vite deux gars sont entrés, du genre sportif. Et j’ai compris que j’allais rencontrer le colonel ou le général... ou le contre-amiral... enfin, un type qui ne passe pas sa vie à torturer des conscrits ou balayer une cour déjà balayée quinze fois depuis ce matin.
Les deux qui m’emmenaient voir le Boss, c’était des appelés. Ils en avaient presque fini avec les joies du régiment.
— “Tu vas morfler, mon gars...”
— “Ça tombe bien, j’adore ça. Mais... toujours des promesses... pas plus tard que tout de suite, je viens de tomber sur un chapon déguisé en coq. C’est pas banal.”
Fin de l’échange.
On est arrivé dans un couloir avec de belles portes et un parquet nickel, ‘encaustique’. Normal, c’est pas les esclaves qui manquent dans le coin... faut bien les occuper un minimum, hein, sinon ils s’ennuient et ont le mal du pays... et c’est mauvais pour le moral des troupes. Restons humain, n’est-ce pas.
Toc toc, entrez.
— “Mon ‘chépaquoi’, depuis le temps que vous en demandiez un... on vous l’apporte.”
Le contre-amiral m’a regardé, jaugeant le chevelu mal rasé dans un uniforme pas réglementaire. Il avait le sourcil ombrageux... je suppose qu’usant du télégraphe sans fil, Métal Jaquette s’était déjà plaint de moi à sa hiérarchie. Les deux autres sont ressortis. Le dirlo, un type d’une cinquantaine d’années, un peu rondouillard, pas l’air trop méchant, en tout cas moins que le Coq... au mur il avait punaisé un dessin de Jacques Faizant, issu je suppose du Figaro (deux personnes qui parlent: “qu’est-ce qu’un pacifiste?”, “c’est un agneau qui croit que les loups sont végétariens”). Le maréchal de ces logis m’a interrompu dans la contemplation de ce petit bijou humoristique.
— “Si j’ai bien compris, vous refusez la proposition de régularisation que l’on vous fait.”
— “Oui.”
— “Vous allez au devant de gros ennuis. Réfléchissez...”
— “C’est réfléchi depuis six ans, le jour du recensement.”
— “Hum hum. Vous êtes stupide, ou plutôt immature. Oui, vous êtes un enfant. Mais ici on ne joue pas. Vous allez sortir d’ici avec les menottes, pour aller au juge d’instruction, qui va signer un mandat de dépôt. Et cette nuit vous dormez en prison, pour un an, en compagnie de criminels. Vous en êtes conscient?”
— “On ne se connaît pas, mais... puisque vous dirigez cette taule c’est qu’on vous en a estimé les capacités, j’imagine. Alors vous devez bien vous douter que c’est mieux pour vous aussi, si je ne reste pas ici. Je n’ai rien contre vous ni contre l’armée. C’est pas idéologique. Juste, je suis incompatible avec la vie de caserne. Ici, j’y laisserais ma peau. C’est comme ça. Je peux pas.”
— “Vous vous imaginez plus compatible avec la vie de prisonnier, peut-être?”
— “La prison il faudra m’y emmener, contre mon gré. Et m’y retenir, contre mon gré. C’est foncièrement différent que d’accepter de rester ici, de mon plein gré. Dès le départ, en cas d’interception la prison était un choix stratégique de ma part, au vu des données du problème. Rendu où ça en est pour moi, mieux vaut passer un an à lire qu’un an à faire semblant de balayer vos chiottes. Vous devez me remettre aux civils. Vous n’avez pas le choix, Badinter a aboli les tribunaux militaires en temps de paix. N’insistez pas. Et souhaitez-moi de bonnes lectures, aux frais du contribuable...”
— “Vous ne faites rien au hasard, vous.”
— “La dernière fois que j’ai fait un truc au hasard, j’ai passé l’été de mes 14 ans à creuser des tranchées chez mon père, pour réparer. Ça forme. Depuis je fais de mon mieux avec ce dont je dispose, au vu de la situation. Comme vous, en somme, mais dans un autre contexte et avec d’autres enjeux. Malheureusement pour les statistiques de la surpopulation carcérale, nos intérêts divergent.”
Il m’a souri. Il a même un peu ricané. Et il m’a offert une clope sans me demander si je fumais... on imagine que l’épisode du cigare lui avait été raconté au téléphone par Métal Jaquette. Partant de là, il s’est comporté presque paternel.
— “Vous savez, je vous comprends. Dans son état actuel, le service militaire est lamentable, indigne de la France, une honte. Et à vrai dire les appelés m’emmerdent plus qu’autre chose, ils attendent juste de pouvoir foutre le camp, c’est déprimant. Temps perdu, argent gâché, système à bout de souffle, et plus de colonies pour financer ce gouffre absurde qui devrait déjà être aboli... ça n’en n’a plus pour longtemps. Je préfèrerais n’avoir que des pros en service, des volontaires, concernés, motivés. Ça viendra. Mais pour l’instant c’est comme ça, je gère une bande de glands. C’est grotesque. Vous êtes sans doute né quelques années trop tôt, jeune homme. Mais c’est la Loi.”
— “Oui... la Loi, m’sieur.”
— “La Loi. Je ne pense pas que vous soyiez un mauvais garçon, mais vous manquez de maturité et de finesse. Là où vous allez maintenant, ça ne va pas être facile pour vous. Je vois que vous avez un métier, un logement, sans doute une petite copine. Quel gâchis absurde... mais je n’insiste pas. Bonne chance.”
Il a rappelé les deux gars, qui m’ont bouclé dans une pièce.
Un peu plus tard, deux gendarmes sont revenus. Clac main droite, clac main gauche, les bracelets sont plus lourds qu’on imagine... et dans la bétaillère, direction le Palais de Justice, où j’ai attendu pas mal d’heures, toujours bouclé.
Je n’avais rien bouffé depuis le petit dej’ à la gendarmerie quand ils avaient insisté pour que je mange, les braves pandores. Là, ça commençait à gargouiller. Mais je ne voulais rien demander.
Il faisait nuit quand on m’a fait rentrer dans un bureau. La juge d’instruction devait avoir 25 ans, une blonde un peu replète, plutôt mignonne selon mes goûts... “fi des femelles décharnées, vive les belles un tantinet rondelettes”. Mais l’heure n’était pas au lutinage, surtout avec la tronche de décavé que je devais me payer après toutes ces heures de ballottages —elle était loin, ma douche du matin chez les gendarmes.
Instruction assez vite expédiée, situation pénalement on ne peut plus simple. Elle avait l’air désolée de ce qu’elle commettait, la p’tite juge, mais c’était son job, comme les gendarmes, comme Métal Jaquette, comme le contre-amiral, et comme plus tard les matons, le tribunal. J’étais une ‘matière première’ qui correspondait à un cas de figure juridique, c’est tout.
À un moment, la juge a remarqué que je mattais ses courbes. Un peu gêné, j’ai dit:
— “Excusez-moi, c’est très inélégant de ma part... et pas dans mes habitudes de me comporter ainsi avec les dames. Mais d’un autre côté, dans les mois qui viennent, vous comprenez... alors j’engrange quelques dernières images, à toutes fins utiles. On dirait que vous allez passer un peu de temps en cellule avec moi... j’espère ne pas vous décevoir.”
Elle est devenue toute rouge, un peu saccadé de gestuelle. Ah... dans un autre contexte, j’aurais pu tenter une approche à la genteulmane lunaire, genre “vous habitez chez votre greffier?”, pour voir comment ça réagit en face, estimer si c’est ‘râteau garanti’ ou pas. Ni l’endroit, ni le moment... dommage, elle me plaisait beaucoup.
Ensuite j’ai encore attendu pas mal de temps au Palais de Justice, rebouclé toujours sans bouffer. J’ai failli appeler pour qu’on me donne au moins une cigarette, mais... je me suis retenu. Quand t’es dos au mur, détache-toi de tout ce qui peut te faire plier —autant m’y mettre d’emblée. Tout seul en milieu hostile, on doit se recentrer sur son ‘noyau dur’, le mettre hors d’atteinte... et s’organiser dans sa tête pour ne pas être affecté par les outrages. Alors on ne demande rien, on attend en repensant à des choses... puni au coin, à l’école primaire —c’est pareil. Toucheront jamais mon noyau dur, ou alors faudra attendre l’autopsie —et encore...
On a fini par venir me récupérer, direction la maison d’arrêt, les ‘procédures d’usage’, la fouille et tout ça... et la ‘cellule des arrivants’ vers trois heures du mat’. “Vivement demain, le p’tit dej’...”.
Kapoute.
Enfin seul, on peut se laisser aller à évacuer la pression.
Et dodo.
Au procès, j’ai reçu un an ferme, dont quatre mois ont sauté aux ‘grâces présidentielles’ quelques jours plus tard —j’ai déjà raconté ça.
J’avais décliné l’aide de l’avocat commis d’office. Face à la Cour j’ai donc plaidé moi-même et à ma façon, essayant de me montrer concis et granitique, poli, calme, langage ‘académie frinçaizzzz’, chaque mot pesé, appris par cœur, répété dans ma cellule, les changements de ton, les silences, tout ça, ciselé au micron. J’avais gardé le texte de ma plaidoirie mais je l’ai perdu depuis —au cours d’un déménagement, je suppose. C’est dommage, ça aurait donné une belle conclusion à cette histoire.
Le juge ne décide pas de la Loi, il l’applique.
Les ‘votre honneur’ étaient forcés de me condamner mais je voulais qu’ils le fassent à contre-cœur, avec mauvaise conscience, que ça leur perturbe un minimum le bœuf bourguignon du dîner. J’avais poli mon petit discours dans cette optique, avec gestuelle et tout et tout, comme un bon baveux. Du pèzetaque, un sketch, pas plus d’une minute mais du concentré, une rafale lente... t’façons je n’avais rien à perdre de plus que ce que j’avais déjà perdu, quoi que je dise le tarif ne bougerait pas. Alors autant se défouler, gratter un peu la bête.
À mesure que je sortais mon topo ciselé, juges et assesseurs baissaient les yeux, la tête —sauf un, qui m’a souri jusqu’à la fin en croisant les bras. Et comme je jouais sur une scène de théâtre, avec un public, en conclusion je me suis payé le plaisir d’en rajouter en évoquant John Carlos et Tommie Smith, joignant le geste à la parole.
Ça m’a coûté 245 jours ET 246 nuits, c’est vrai, mais... le poing tendu au ciel dans un prétoire de tribunal correctionnel avec les juges qui regardent le bas de leurs robes, bon sang, ça laisse quand même un foutu bon souvenir.
Ma “défense” au procès disait en gros ce que le contre-amiral m’avait raconté dans sa caserne, juste avant les menottes: le service militaire est un anachronisme ruineux et inutile qui sera aboli en France avant l’apparition de mon premier cheveu blanc. Temps perdu, argent gâché... bla bla bla... notez, greffier.
Cinq ans plus tard, Chirac abolissait la conscription —un gaulliste qui liquide l’œuvre de Napoléon, si c’est pas une honte pour la France Éternelle.
Métal Jaquette a dû avoir du mal à s’en remettre, d’un seul coup privé de ses mignons... il en a peut-être fait une dépression, le choupinet.
J’aime à penser que le jour de l’annonce de l’abolition, le contre-amiral a eu une petite pensée pour moi, comme j’en ai eu une pour lui, enfin débarrassé de son troupeau de tire-au-flanc qui attendent la quille.
Pour ma part, bizarrement je n’ai plus jamais eu envie d’aller à la ‘fête de la musique’. Une phobie, comme on dit. Je décline les invitations que me lancent parfois des gens qui m’ont rencontré après tout ça.
Le jour du 21 juin, je reste dans mon lit douillet.
Plus jamais personne viendra me voir pendu, j’espère.
***
02 janvier 2012
# 74 — “APRÈS RÉGULARISATION DE L’EXPLOIT”
— “Continue comme ça et tu finiras en prison.”
Cette prophétie chrétiennement proférée et à moi-même adressée, je l’ai entendue à 14 ans... prononcée sur un ton très calme par l’agréable directrice de ce charmant collège où, ‘gratuit, laïque et obligatoire’, selon mes conceptions d’alors je perdais une bonne partie de mes journées de 4ème à dessiner la structure du chou-fleur, noter la production annuelle de boxite au Surinam ou je ne sais où, apprendre la date de naissance de va savoir quel blaireau dont tout le monde se tape... et autres bouzeries inutiles de ce “programme” établi par des mecs assurément nés à 6o ans, quand l’ennui m’était solide au quotidien et le temps gâché par les adultes, la norme... la nasse... “yé n’en pé plou”, “come back another day”.
La dirlo, un jour elle m’avait chopé dans un couloir de ce goulag mou de mornasserie médiocre, pour m’asséner cette certitude de sa voix pédagogique de petit flux conventionnel toujours très posé dans la ‘prise en compte des circonstances, n’est-ce pas’, avec cette retenue luisante d’autorité directoriale d’une grosse limace formatée qu’on fuit à la trace, et ces manières trop pondérées qui, à l’époque, me donnait tant envie de lui faire enfoncer un cactus dans l’anus par un mec atteint de la tremblotte et à qui l’on aurait fait avaler une demi-bouteille de mauvais bourbon avant de lui bander les yeux —malheureusement tant pour l’édification de mes 14 ans que pour les sensations intenses de la directrice, l’occasion du cactus intergénérationnel ne s’est pas présentée, sauf en fantasmagorie bien réaliste —panavision, dolby stéréo, “play it again, Sam”. L’adolescence est l’âge des grandes rêveries... non?
Suite à sa sentence au débotté, je ne lui avais rien répondu... juste regardée bien dans les yeux avec un rictus de Joe Dalton qui tient Lucky Luke en ligne de mire. La dirlo du collège me faisait penser à l’instit’ de CE1, qui avait dit à ma mère: “lui... il sera soit tout bon, soit tout mauvais.”
Elle n’aimait pas trop le tinageur de petit bassin frilance que j’étais alors, la mégère assermentée bien dans son rôle de taulière scolaire, on se demande pourquoi tant d’aversion de sa part... elle devait nourrir des préjugés infondés, sûrement, une forme d’antijeunisme primaire, “petit branleur toujours à se payer notre tête et faire ses sales coups en douce”, quelque chose du genre que je rendais bien dans l’antivieillisme primaire, “ah les salauds de profs, tous des fachistes, faut un à un les fumer en place publique, sans pitié”... ouais, la jovialité collégienne à vif en milieu républicain avec fromage et dessert dans leurs exemplaires vies adultes bien rangées en apparence... une histoire que j’ai déjà racontée, d’ailleurs —pas faire doublon.
# 74 — “APRÈS RÉGULARISATION DE L’EXPLOIT”
Neuf ans après la prédiction taulardopédopsychiatrique de cette brave femme responsable de sa triste caserne éducative moisie où j’étais bouclé/baisé tel un ch’tit cornichon pas consentant dans son bocal social en attendant de pouvoir me tirer de toute cette vase en leur mettant au cul au maximum, quand je m’y suis retrouvé et bien comme il faut, en prison, à nouveau victime du fachisme démocratique, plusieurs fois dans mes 9m2 j’ai repensé à la prophétie de cette enseignante qu’à l’époque je considérais comme une garce à chatte cousue au fil de pêche... alors que vu de maintenant, je me dis que dans sa vie privée cette dame devait dans son comportement pas mal ressembler à la femme avec qui je vis aujourd’hui —certains soirs de nostalgie juvénile un peu arrosée c’est rude à avaler au moment de se glisser dans les draps comme qui dirait conjugaux, hein. C’est la vie, “you can always come back but you can’t come back all the way”, comme chante l’homme du ‘never ending tour’, dans “Mississippi”. Ouais, voilà pas mal d’années que je passe mon temps avec la dirlo de mes 14 ans, en quelque sorte, il me faut bien l’admettre. Et j’aime ça, rogntudjûûûû. C’est un peu déconcertant, quand on y pense en face, quand même. Mais c’est ainsi, je ne peux le nier. Cette immonde salope de dirlo fachiste du collège, si j’avais eu vingt ans de plus au moment des faits, hein, allez savoir ce qu’il aurait pu advenir entre-nous dans le genre ‘coulissage affectueux’ avec carte du MoDem sur la table de nuit et Scénic garé devant la porte, Canon de Pachelboule en sourdine, feu dans la cheminée, mamma mia, coucher avec la dirlo, jamais j’aurais eu l’idée de penser à ça à 14 ans, plutôt crever ou me les couper... et pourtant... je lui rends cette justice et, vu qu’au fond elle n’avait rien à voir avec tout ça, lui présente mes excuses pour mon comportement de tinageur cerné en milieu éducatif... ah, les fachistes dont je fais désormais partie, si je m’en tiens à mes critères collégiens caducs —mornetrouille. Pareil pour tout le monde: on est chacun assez nombreux, à l’intérieur. Ou alors c’est inquiétant.
“Tu finiras en prison.”
Ce matin de février de mes 23 ans, le jour de ma sortie de ratière, ahuri parano à pieds sur le trottoir, je suis rentré dans le premier bistrot, un espèce de “au rendez-vous des sportifs” où tout le monde a regardé avancer vers le zinc ce jeune type très pâle, trop maigre, écœuré, furieux à l’intérieur, avec une barbe de plusieurs mois, un regard je suppose pas très confiant en son prochain, un pantalon délavé pas repassé, une veste élimée aux poignets et aux coudes, un sac de sport dans une main, des souliers vernis pour malgré tout pas trop avoir l’air d’un termaji exfiltré de la banlieue de Bucarest. L’entrée magnifique du héros à la taverne, en somme, le Grand Seigneur de retour à la Cour du bon roy Louis après avoir occis moult infidèles sur la route de Jérusalem, la classe hollywoodienne au PMU du coin, l’arbitre des élégances, ‘born to be alive’, rincé et fauchemane, moins que zéro, calmé pour un moment sur les charmes de l’interlope, affamé de vie, méfiant de tout, “le prochain qui pourra me baiser ce sera pas avant mon lit de mort”, comme un chat qui aurait posé ses coussinets sur la plaque de cuisson au thermostat 6, ah bondieu... ça s’oublie pas.
— “M’sieurs-dames bonjour.”
Pas de réponse. Juste ces regards sur moi, ces conversations qui tardent à reprendre. Évidemment, hein, un client de mon allure qui fait son entrée dans le premier café après la maison d’arrêt... ça incite l’habitué à se poser des questions sur le pourquoi et le comment. Ouais, j’aurais mieux fait de marcher plus longtemps avant de pousser une porte bistrotière. Pas pensé. Tant pis, assumons.
En traversant la salle je suis resté le plus droit possible dans mes loques râpées et j’ai commandé un demi payé avec de la monnaie qui pendant des mois avait sommeillé au greffe dans une enveloppe en papier kraft sous haute diligence de l’administration compétente et autres rouages qui n’ont peut-être pas tant que ça tort d’obéir aux ordres en y prenant leurs satisfactions au passage, eux... ma première mousse depuis 245 jours et 246 nuits, un petit prélèvement sur les 25o balles qu’il me restait pour ‘rebondir’, comme on dit dans les colloques des spécialistes de la réinsertion —oui mais, rebondir dans quoi? (une sortie de ballon à l’état de semi-clodo ça forme la jeunesse, bien plus que les voyages vaguement humanitaires dans les pays où la population crève la dalle, je vous assure).
Snobant les convives, en savourant mon ‘demi ordinaire’ j’ai repensé à la directrice de mon collège, ses paroles presque dix ans plus tôt... me disant avec un petit sourire désabusionné d’ancien-korrigan un peu esquinté: "si un jour je la recroise, cette pédagogue lénifiante, il faudra que je lui explique la différence sémantique qu’il existe entre finir en et passer par".
***
02 décembre 2011
# 15 — “ENFIN LE TEMPS PERDU QU’ON NE RATTRAPE PLUS”

Étant tout à l’intérieur de moi un modèle d’honnêteté intellectuelle (quelqu’un a dit “ah bon?”), en tant qu’existant siphonant l’essence je me vois contraint, à mon cul défendant, de céans poser la # 15 de ce que je suis devenu en pendant (si j’ose dire) à la # 44 que je fus.
Pile et face, en quelque sorte.
Ça devrait parler à tout le monde, chacun à sa manière. Ouais, c'est ma tournée.
Allez, à la sieste...
***************
Arriva un jour où je perdis mon boulot de cariste dans l’automobile, après “deux ans de bons et loyaux services en CDI”, comme dit David Pujadas à l’heure de la soupe, juste après Romejkooooooo.
On fut plein dans la boîte à le perdre en même temps, notre travail —4o licenciements sur 1o6 salariés, avant on appelait ça un ‘plan social’ mais de nos jours ça s’intitule un ‘PSE’ (Plan de Sauvegarde de l’Emploi —oxymore primesautier, n’est-il pas?). Je prèfère ‘plan social’ à PSE, m’en voudrez pas. Ce fut mon premier et hélàs pas mon dernier, de plan social, alors comme pour tout dépucelage j’ai essayé de me montrer attentif, comprendre un peu ce qu’il se passe et comment ça fonctionne en face, en retirer des conclusions intelligibles et si possible pas trop manichéennes —mais c’est pas le propos.
Un des bons côtés du plan social c’est que le jour où tu rends la clef de ton casier, tu ressors avec un chèquos... un ‘golden parachute’ version prolo. 1o5oo €, j’ai reçu. Ah oui, quand même, pour un mec payé 1o7o €, c’est pas rien, dix mois de salaire en une seule fois, surtout si tu te retrouves un taff illico, comme ce fut le cas pour moi. À ce régime-là, on peut me plansocialiser deux fois par an, je dirais pas non.
Avec les sous du plan social dont j’ai été la victime du patronat sanguinaire qui se goberge sur ma sueur d’exploité, on a décidé d’acheter une voiture qu’on n’aurait jamais pu se payer sans l’ultralibéralisme de casse sociale antipopulaire de ces salauds de capitalistes vendus à la Commission de Bruxelles made in Bolkestein. Il nous fallait une bonne bagnole fiable, pour mon nouveau boulot de sortie de labyrinthe, situé à 22o kilomètres de notre maison à crédit et revendue depuis, à perte mais sinon ça aurait été encore pire —il a fallu que j’insiste pour que la Patronne comprenne, je vous assure que j’ai connu plus feune dans la vie.
Comme on est suffisamment aliénés de classe pour ne pas pouvoir se montrer capables de rancune et encore moins de révolte envers l’automobile française, on a acheté une Renault. Une Renault pépère, on n’a plus 2o ans. Un Scénic. D’occase, forcément. Mais une occase récente, on pouvait avec mon “golden parachute” de pue-la-sueur. Elle est belle cette voiture, toute nickel, un diesel, 7oooo bornes, 89oo € cash, “payez-vous, mon brave”. Et depuis, évidemment, je croise les doigts pour que ce ne soit pas moi qui occasionne le premier poque dedans.
Un truc à quoi je n’avais pas pensé quand on l’a achetée, cette voiture, c’est que quand je la conduis on ne croit pas que c’est la mienne. Autant dans la 4L fourgonnette y’a rien qui choque la populace de m’y voir assis derrière le pare-brise, autant dans le Scénic nickel, certes...
La première fois qu’elle m’a vu dedans c’est la Patronne qui me l’a fait remarquer, par son rire. Et puis après elle a dit:
— “Au volant, même Columbo choquerait moins l’œil.”
Ah, c’est flatteur... Mais je reconnais que c’est un peu de ma faute. Question louque, c’est vrai, en ce moment, avec mes bouclettes sur les épaules, ma barbe de quatre jours et mon djine-ticheurte-espadrilles, quand j’ai les cheveux dénoués je ressemble à un altergiscardien de retour du Népal, une dégaine à passer inaperçu dans une merguez-party anti-OGM.
— “Pour un Bayrourier Noir, tu te tires une sacré tronche caricaturale d’extrême-gauche... c’est de la provocation!”, qu’elle dit.
— “C’est pour brouiller les pistes”, que je lui réponds, “comme ça en cas d’insurrection zapatiste je peux fastoche infilter les ‘lutte finale’ ou ce qu’il en reste, hé, histoire de pouvoir réussir un strike en une seule giclée de lance-flammes.”
Et puis quand je les attache, mes cheveux, là elle dit que je tire une tronche à hurler “ausweis!”. C’est aussi pour brouiller les pistes, comme ça, en cas d’insurrection übermensch, j’enfile un casque à pointe et une veste en cuir et je peux fastoche infilter les défenseurs de la race pure ou ce qu’il en reste, hé, histoire de pouvoir réussir un strike en une seule giclée de lance-flammes. Coup de latte à l’extrême-droite, coup de latte à l’extrême-gauche —bwana, ça y’en a êt’ belle et bonne sociale-démocouhassie du XXIè siècle qu’a pas encore montré l’ampleur de ses possibilités, c’est à craindre.
Bref, dans tous les cas de figure capillaire, visuellement je ne suis pas raccord avec le Scénic, mais c’est pas grave, hein, dès que possible je me remets à la 4L et tout rentrera dans l’‘ordre juste’, comme on disait avant la vague bleue.
# 15 — “ENFIN LE TEMPS PERDU QU’ON NE RATTRAPE PLUS”
Y’a quelques jours, je circulais à la grande ville. Dans le Scénic nickel. Vitre ouverte passqu’il faisait chaud. J’avais une cassette dans l’autoradio, “l’albatros fou” de Gilles Servat, “plusieurs fois il fallut mettre à sec pour calfater, remâter ou recoudre”. C’est une bande que j’ai enregistrée il y a quinze ans, “l’albatros fou” —et vu qu’il restait de la place après Servat, comme je fais toujours j’avais à l’époque rajouté deux-trois morceaux pour boucler la face B après la dernière de ‘l’albatros’, une digne version du “foggy dew”, “and from the trees of Brittany all the birds are singing for you”. Et il se trouve que l’une de ces chansons-tampon pour boucler la bande, c’est “antisocial” de Trust. Hein?... oui, bon, d’accord... mais rââââh, ’foirés... relisez la # 44, on a le droit d'avoir des souvenirs, merde.
Et voilà-t-y pas que dans les rues de la grande ville, arrêté à un feu rouge avec ‘antisocial’ qui passait à un niveau sonore conforme à ce qu’il faut, dans mon beau Scénic je vois sur le trottoir deux djeunzz qui se marraient comme c’est pas permis en me montrant du doigt.
J’ai mis cinq secondes à comprendre pourquoi ils se foutaient de ma gueule, ces petits trous du cul.
Stoïque, j’ai attendu que le feu soit passé au vert.
Et vingt mètres plus loin j’ai enclenché ‘le Canon’ de Pachelbel, histoire de pouvoir à mon âge circuler la tête haute parmi les feux rouges de la grande ville.
Vivement le retour de la 4L fourgonnette, ça...
***
16 novembre 2011
# 44 — QUAND J’ÉTAIS CHERCHEUR

Si je ne rends pas moi-même hommage à ma carrière universitaire, qui le fera? Car figurez-vous que jadis, dans une autre vie, quand je n’étais pas encore chercheur à Pôle-pote, je fus chercheur à l’université. Hein?... comment ça, “t’fous pas d’not’gueule?”.
Je vous assure, c’est vrai, dans mon jeune temps je fus chercheur à l’université. C’était à la fin des années ’8o, dans le noble marigot verbeux des-dites ‘sciences z’humaines’.
Mais pourquoi vous me croivez pas? C’est vexant. Un autre que moi en prendrait ombrage, genre “casse-toi! pauv’con...”.
Au début de ma carrière universitaire, soyons honnête, je ne cherchais pas grand’chose. J’étudiais surtout la phénoménologie du houblon fermenté, me montrant très assidu question ‘travaux pratiques’... un étudiant modèle, je ne comptais ni mes heures de nuit ni de petit matin qu’on rentre à quatre pattes avec plus un rond en poche et mal à tétête. Pas loin de ma piaule d’“étudiant en que dalle” perchait un bistrot qui servait de la Guinness à la pression, c’était devenu mon laboratoire d’analyses scientifiques objectives... jusqu’au jour où j’ai tellement crépité leurs toilettes d’un raoul de compète que, heu... m’enfin bon, c’est pas le sujet, la recherche fondamentale comprend toujours quelques désagréments collatéraux qui tombent parfois à côté du trou, mes excuses à la femme de ménage de l’époque. Donc au début, à l’université, j’avoue, je ne cherchais pas plus loin que le bout de mon verre, je ne méritais donc pas l’honorable titre de ‘chercheur’. C’est sur la fin de ma carrière universitaire, quelques mois plus tard, que je me suis lancé à fond dans la recherche... la recherche d’une porte de sortie —vous savez, ce genre de situation où on en arrive à la conclusion qu’il vaut mieux déguerpir de soi-même AVANT qu’on vous mette un coup de pied au cul —question de dignité. Une porte de sortie, quoi. Que j’ai finalement trouvée, d’ailleurs, juste avant la voiture-balai. Et si ça c’est pas la preuve que sur la fin je cherchais comme un malade à l’université, je ne sais pas ce qu’il vous faut. Pfff... bande de persifleurs, va.
# 44 — QUAND J’ÉTAIS CHERCHEUR
Le sommet de ma carrière universitaire se situe un jour de mars 1988. Deux mois plus tard, j’allais avoir 2o ans. Je me promenais donc à la fac, en seconde année d’Histoire. Ce que je foutais là-dedans? Ah, ça...
Deux ans plus tôt, j’avais salement merdé mon ‘orientation scolaire’. J’avais même pire que merdé: j’avais rien fait. Ouais, rien. En fin de lycée, je ne m’étais pas trop posé de questions au sujet des ‘débouchées professionnelles’, tout ça. J’avais passé le bac, l’avais obtenu (1o,5 de moyenne avec mention “peut mieux faire”... comme pendant toute ma scolarité). Et puis après j’avais suivi le troupeau sans me fracasser, direction la bétaillère universitaire... et où ça me mènerait je m’en foutais, j’avais la tête ailleurs, un vrai ahuri stratosphérique, le genre ‘préoccupé par des choses qu’existent pas’ —mes 18 ans c’est pas la période que je revendique le plus dans ma vie, ça, je préfère de très loin mon existence d’aujourd’hui, oh oui, toute miteuse qu’elle puisse sembler vue de l’extérieur. Donc comme après le bac les autres allaient en fac, va pour la fac. Et puis les plus âgés que je connaissais et qui y traînaient déjà, à la fac, ma foi, ils avaient l’air de trouver ça plutôt pas mal, plutôt la belle vie, pas trop le goulag. Oké. Mais se posa alors la question: je me lance dans une fac de quoi? Pfff... un domaine pas trop chiant, pas trop compliqué, pas trop féroce, tant qu’à faire. ‘Sciences z’humaines’ m’avait l’air assez mollement relativiste comme boui-boui, porteur de latitudes élastiques où on peut un peu enfumer le monde sans trop de frais, pas comme les ‘sciences pures’ où là on ne peut maquiller l’indigence sous le verbiage —dans les mathématiques ou la chimie les branleurs ne durent pas longtemps, j’étais flemmard mais pas cinglé. Donc il me fallait choisir un cursus, comme on dit. L’administration concernée avait mis à notre disposition de jeunes trous de balle fraîchement diplômés de petits dépliants dans un espèce de ‘bureau d’orientation’ dont la décoration et l’ambiance soviétique incitaient surtout à foutre le camp au Brésil par le premier cargo, alors j’ai regardé ça, les p’tits dépliants tristounes, me limitant aux sciences z’humaines pour glandeur averti. Cinq minutes d’attention. Psycho. Socio. Philo. Histoire. Tiens, Histoire, c’est pas mal, Histoire, et au moins on sait à quoi ça ressemble, y’aura pas de mauvaise surprise. Et puis j’aimais bien ça, l’Histoire. Va pour Histoire. Et voilà, plié, on peut aller boire un coup. Ah ça, c’était de l’orientation de compète... pas très responsable comme attitude face à l’insertion dans eul’monde du travail, certes. J’aurais sûrement mieux fait de choisir un cursus qui débouche sur quelque chose de concret, de négociable dans le monde réel, genre ‘maintenance des systèmes’... avec mon mental d’aujourd’hui j’opterais pour ça. Mais j’avais 18 ans et depuis tout petit l’école pour moi c’était juste une faible contrainte qu’il fallait intégrer à ma vie en s’arrangeant pour ne pas trop subir toutes ces logiques de vieux dingos déprimants dans leurs raisonnements tièdasses. Un objectif: que les parents me lâchent, donc 1o,5 de moyenne. Alors l’orientation, la formation, tout ça, à 18 ans ça me glissait dessus pire qu’une protestation humaniste posée sur le bureau d’un quelconque Grand Timonier qui œuvre pour le Bien des Masses à coup de charniers populaires. Les grandes études, les gros diplômes, j’étais non-partant, voilà —on n’a qu’une vie et ça ne dure pas éternellement, hein, aut’chose à faire que de me farcir la tronche de délires inutiles et sans objet, il sera toujours temps de se pencher sur Heidegger quand je serai vieux et que je banderai mou —vous voyez l’état d’esprit du sujet, qui n’a d’ailleurs depuis pas beaucoup évolué sur ces questions, sauf qu’Heidegger se rapproche, on dirait. Donc, Histoire.
En 1ère année de fac, j’ai fait ce que j’avais toujours fait à l’école, suivre petitement le mouvement général en vaquant en parallèle à mes occupations personnelles: mes sacro-saintes 1o,5 de moyenne et on passe en 2ème année, les parents sont contents. Sauf qu’à ce moment de charnière entre ces deux années de fac, se sont produits deux évènements assez conséquents dans ma petite vie (dont un que j’en causerai pas, encore aujourd’hui c’est au-dessus de mes forces —trop de braises sous pas assez de cendres). Le deuxième blast marquant ce fut pendant l’été 1987. J’avais 19 ans. Je suis parti cinq semaines en Irlande, tout seul à vélo. Et là, bondiousse, j’en ai pris plein la tronche (au bon sens du terme). Ah oui, sur le car-ferry du retour c’était le même vélo mais plus le même bonhomme. Et forcément, en octobre, quand il a fallu entamer la deuxième année d’Histoire à écouter ces mecs qui depuis des décennies racontaient les mêmes laïus sur Richelieu et tout ça, je me suis tout de suite rendu compte du léger malaise, comme si j’étais encore sur mon vélo avec mon sac à dos à pédaler du côté de Galway. Sauf que je pédalais dans un amphithéâtre un peu décrépi avec un vieux croumir sur l’estrade magistrale qui débitait son topo usé sur Cicéron et ce genre de moisissures secondaires à mes yeux de l’époque, et je n’arrivais plus à me voir dans ce décor avec mes p’tites feuilles sur mon p’tit pupitre à marquer des phrases genre “révocation de l’édit de Nantes’. Je ne pouvais plus, cinq semaines d’Irlande. Fini. Bref, l’allait falloir faire quelque chose pour changer de braquet. Mais quoi? Aucune idée, je ne connaissais rien au monde réel de la vie active adulte, je vivais dans ma phantaisie, dans ma tronche j’étais encore pas mal ‘Robin des chats’, idéaliste, utopiste, planeur, pas concerné par les bouzeries sociales des grandes personnes avec plein de rides sur le front. Par contre, je savais désormais ce que je ne voulais pas et c’est déjà un début. Alors dès la première semaine j’ai arrêté d’aller en cours, je n’arrivais pas à admettre que j’allais finir comme l’autre viocque dans son p’tit gilet en laine, là, debout sur son estrade à répéter toute sa vie ‘1515, Marignan’. Ah non, l’angoisse. C’était pas possible, ah non. Moi qui avais clamé haut et fort “je serai Alain Decaux ou rien”, hé bien... j’allais donc devenir rien (ce que la suite a prouvé au-delà du raisonnable, d’une certaine manière, et en même temps non, c’est compliqué). Je me rendais bien compte que si je plantais les études, derrière j’allais sans doute en baver... mais ça restait assez abstrait, et puis je vibrais d’un goût d’inconnu, d’aventure, de démerde, l’envie de se frotter aux choses sans garde-fou, aller voir s’il pleut ailleurs... action / réaction... je voulais du feu, de la sueur, des tirs de bordée, du mouvement... je revenais de cinq semaines d’Irlande à vélo où il s’était passé des trucs, j’étais mûr pour jouer les jeunes clébards livrés à eux-mêmes, fourrer ma truffe où qu’on peut en freewheelin’... et puis quoi qu’il advienne ça vaudrait toujours mieux que ce qui me pendait au nez si je restais avec ‘1515 Marignan’ dans son p’tit gilet en laine, voilà. Font chier, hissez la grand’voile! larguez les amarres! Hé oui, 19 ans ça ne se vit qu’une fois, j’en étais bien conscient, je ne voulais pas perdre ça. Et pour l’addition, on verrait plus tard.
Au début de cette pseudo deuxième année de fac, question ‘projets d’avenir’ je n’ai rien gambergé, j’ai juste vécu sur place en total frilance financé par des parents qui me faisaient confiance, et puis j’ai écrit un truc que je reprendrai quand je serai tout vieux, l’histoire d’un mec qui a une cathédrale grandeur réelle en cours de construction dans sa tête. Ça a donné six mois superagréables, pleine forme physique et aucune contrainte à part popo, un segment de jours fatigants de bonne fatigue intense, comme des bourgeons qui sortent... jusqu’aux exams du printemps.
Les partielles. Ce gros contrôle d’histoire médiévale, qui comptait pour 3o% de l’année. J’avais dormi deux-trois heures la nuit précédente, j’ai oublié pourquoi mais c’est pas dur à imaginer. Alors pas facile de se lever le matin, évidemment. Deux-trois cafés et hop!, enfourcher le bailleciqueul divitesssss pour se pointer à la fac huit heures du mat’. Déjà pas très frais en partant, deux kilomètres de pédalage plus tard je suis arrivé tout décalqué dans l’amphi que je n’avais pas revu depuis des mois. En plus, roulette russe, j’avais juste un peu potassé les grandes lignes de l’Angleterre médiévale dans un ‘que sais-je?’ —au cas où je me paierais une chance de gars qui coche les six bons numéros au loto, ça arrive.
Dans l’amphithéââââtre, je me suis assis avec les petits camarades un peu surpris de me revoir, mais bon, je n’étais pas leur souci du moment. Le sujet est tombé: “Charlemagne”. Gloups les boules. Ce vide galactique dans ma caboche... Charlemagne... que qui?... que quoi?... Et cette fatigue qui en profita pour me ficeler à la chaise tel une victime d’un feuquigne sihieu’killeuh. Misère. Je revois le condisciple assis à côté de moi dans cet amphi, un jeune royaliste aussi rigide que la tranche du Code de procédure pénale, il a remonté ses manches et commencé à écrire frénétique, ça sortait tout seul, on aurait dit un fiévreux hémorragique aux vatères, il recrachait son Charlemagne comme un ordinateur —une vraie machine à escalader les échelons, aujourd’hui ce type doit être au minimum ‘assistant parlementaire’ à tailler des pipes à son député. Mais pour l’heure il grattait en métronome son Carolus Magnus, relax comme un maître-maçon en train de monter un bête mur de parpaings. Impressionnant, surtout quand t’es juste à côté tout au fond du trou à regarder ta pauvre truelle toute rouillée. Ouais, un souvenir bien vivace. Je me revois le cul sur cette chaise, présent pour rien, je revois ce type à côté qui grimpait une marche de plus vers son Avenir Social Radieux, et dans ma tête toute moulue j’entendais en boucle, je me souviens, la chanson de France Gall, ou de Sheila, je ne sais plus, “qui a eu cette idée folle, c’est ce sacré Charlema-gneu.”. Autour, j’en voyais quelques uns aussi largués que moi, sauf que dans le lot on repérait des écœurés mortel, de malheureux étudiants sérieux et assidus qui avaient tout potassé à donf sauf Charlemagne, les pauvres —l’impasse qui tue, coup du berger... saloperie de poisse, certes, c’est pas juste mais c’est comme ça, t’avais qu’à tout bosser Dugenou, rdv en septembre et bonnes vacances à l’ombre, gniark. J’avais une chiée envie de rentrer direct dans ma chambrette, “sacré Charlema-gneu”, retourner me vautrer dans mon pieu en attendant des verres meilleurs. Crénom, quatre heures de dissert’ quand ce que je sais des carolingiens tient en dix lignes, à peine de quoi pondre l’intro... wouahou... à moins de diluer de manière honteuse sur trois pages, mais c’est indigne. L’Angleterre du ‘que sais-je?’, vraiment pas le bon cheval sur qui miser en fumiste kamikaze. Perdu. J’ai vu 3o% de l’année couler à pic devant mes yeux, orchestre et capitaine inclus, le naufrage inremontable. Frit. Ça m’a fait ricaner, nerveux. Je ne pouvais pas me plaindre... six mois que je m’étais garé sur le bas-côté de l’autoroute estudiantine. J’étais encore officiellement en deuxième année de fac, mais voilà... le gong... tel le dernier au général dans l’ascension du Tourmalet. Hé oui... Jusque là je faisais encore un peu illusion scolaire pour qui n’y regardait pas de trop près mais Charlemagne venait de sonner l’heure du réel. Légitime. Et le début de la curée, puisque ça allait peu ou prou se terminer de la même manière dans chaque matière —de quoi rigoler un peu dans une politique de ‘terre brûlée’, au point où ça en est. Et c’est là que face à ma copie immaculée tandis qu’à côté l’autre malade d’Action Française attaquait sa troisième page sans débander, je me suis dit, je me souviens mot pour mot: “bon... grillé pour grillé, sachons mettre un terme à nos études en genteulmane”. Comme la cavalerie polonaise chargeant les panzer en septembre 1939. Et ‘¡viva la muerte!’.
N’empêche... si j’avais su que des années plus tard tout ça allait atterrir ici, j’aurais sûrement passé une meilleure journée ce samedi de mars 1988. Mais on ne peut pas tout prévoir, hein.
Précision:
Je ne sais si l’on peut considérer cela comme une circonstance atténuante ou aggravante mais à l’époque de ce Charlemagne je venais de bouffer ‘à la recherche du temps perdu’ et ça m’avait comme qui dirait déflagrationné sévère —les nuits de pleine lune, j’en entends encore l’écho.
Ceux qui me trouvent un style confus et alambiqué pourront constater les quelques éventuels progrès que j’aurais réalisés depuis la fin des années ’8o, ce serait toujours ça de pris. Pareil pour la ponctuation. À part quelques fautes d’orthographe, je n’ai touché à rien de mon Charlemagne. Pour cette petite histoire, comme ce matin-là j’étais très fatigué et moyennement motivé, j’avais pompé de mémoire un conte rédigé quelques mois plus tôt, qui s’appelait je crois “à la recherche d’étrons perdus” (oui, bon, j’avais 19 ans), un joli conte bien pourrave dont j’ai oublié les détails et dont tout le monde se fout aujourd’hui, à part une, j’espère, qui, elle le sait bien, conservera toujours une place à part dans mon péti coraçone, en dépit des aiguillages de l’existence, “mille vies ne sont pas suffisantes... ne viens pas savonner la pente, ne viens pas compliquer mon sort”.
Foutez-vous de ma gueule d’ahuri romantique de l’époque si vous voulez mais n’oubliez pas que je n’avais pas de traitement de texte... j’avais dormi trois heures... j’étais dégoûté, et surtout... dans ma tête j’étais déjà parti ailleurs —mais où?
* * *
SUJET:
"Le royaume franc, puis l’Empire carolingien (de la moitié du VIIIè à la moitié du IXè).
Fondement de la puissance.
Force de l’idéologie."
(imaginez qu’à partir de là, vous disposez de quatre malheureuses heures pour pondre une dissert’ sur la question, vous atterrirez alors dans mon slip juvénile de l’époque. Et c’est pas drôle... et ça donne ce qui suit)
*
La puissance carolingienne est d’abord due à la débandade mérovingienne. En 751 eut lieu le sacre de Pépin Le Bref; en 843, le traité –partage– de Verdun. Entre ces deux dates, l’Empire. Le génie carolingien fut d’associer le règne de ses monarques à la papauté, d’arriver à faire un amalgame suffisamment homogène pour qu’ils ne puissent être dissociés –et dont la papauté eut beaucoup de peine à se détacher, ayant dû attendre la chute de l’Empire pour commencer à reprendre sa liberté de mouvement. L’Empire carolingien est aussi caractérisé par une administration solide; enfin, l’absence d’invasions permit aux empereurs de développer leur Empire sans, sinon de problèmes, du moins trop de catastrophes. Cependant, et en cohérence avec les coutumes franques, l’Empire ne pouvait perdurer très longtemps, plusieurs siècles –rapport aux inévitables morcellements effectués lors des héritages. Ajoutons qu’il fut gigantesque, étant donné qu’il a compris jusqu’à l’ensemble de l’Europe, hormis les Îles Britanniques, la Bretagne et l’actuelle Espagne.
Voilà qui est dit; et je déplore qu’il n’y ait eu de sujet sur l’Angleterre –encore que cela va me permettre d’aborder un point capital à la compréhension de la puissance carolingienne, point dont l’enseignement fait totalement défaut lors de l’étude de cette période. En effet, si l’on s’en tient aux faits, il paraît tout de même extraordinaire qu’une telle concentration territoriale ait pu s’effectuer à cette époque, alors que les moyens de communication étaient très réduits et fort lents. La chronique de Saint Fulbert de Kernevel (IXè siècle) rapporte une bien étrange révélation. Certes, aucune autre chronique ne corrobore celle-ci. Cependant, Fulbert était d’une clairvoyance et d’une honnêteté remarquables, et le reste de ses récits est irréprochable –hormis quelques dates erronées qu’il avait recueillies dans d’autres chroniques antérieures. Son récit apporte donc, si l’on s’en tient à ce qu’il dit, un éclairage nouveau –peut-être moins historique, mais ô combien plus humain– sur la force carolingienne. N’étant pas catholique, et risquant par conséquence de manquer d’objectivité vis-à-vis de ce que dit Fulbert si je me risque à tout commentaire sur ses écrits, il me semble préférable de retranscrire fidèlement son récit sans y ajouter ou retrancher quoi que ce soit. Dernière précision, le manuscrit original est conservé au monastère de Kernevel (Cornouaille).
Longtemps, Charlemagne s’est couché de bonne heure. Ce qui lui a permis de se soustraire à l’abjecte société de son temps, qui était caractérisée par des mœurs irrémédiablement perverses et insoutenablement abjectes, de la connaissance desquelles un jeune fils de bonne famille comme l’était Charlemagne –à l’époque– n’aurait eu d’autre possibilité que l’insurrection de manière virulente, et donc, par voie de conséquence, de risquer de subir l’assaut de nouvelles crises d’asthme face à ce spectacle, preuve que le Malin n’est pas encore tout-à-fait vaincu. Restant chez lui, à l’abri dans le cocon familial salvateur; choyé par ses proches, par ses frères –et par extension, par la terre entière, car nous sommes tous frères en Jésus Christ– il passait ses journées dans la contemplation de la nature et l’apprentissage de son métier d’Empereur.
Un jour, pourtant, bravant l’interdit tacite, il se releva vers 23 heures, et après avoir descendu l’escalier, sans faire de bruit pour ne pas réveiller Pépin et maman, il s’enfonça dans la nuit, bien décidé à se rendre compte par lui-même de ce qu’il en était réellement de ces mythiques créatures dont l’existence certaine n’avait pu être observée, jusqu’à présent, par Charlemagne, que de l’extérieur –c’est-à-dire de l’intérieur de son château, fière bâtisse du VIIIè siècle (un des premiers construits tout en pierres), froide et peu éclairée mais néanmoins accueillante–, en deux mots, Charlemagne voulait tout apprendre des mystères de la vie.
Dehors, il fut assailli par une foule de sensations, et, à ce moment précis où il foula l’herbe de son jardin, il se rappela le vers qu’il avait lu la veille: "ô beauté glaciale de Noël que le Seigneur illuminait de toute la noirceur de la nuit" (Bède le Vénérable, période mystique) –il faut le préciser, c’était pendant la nuit de noël de l’an 8oo. Mais, comme l’avait si bien pressenti le poète, on ne voyait pas grand’chose dehors –d’autant plus que toutes les étoiles avaient été réquisitionnées pour les sapins. Cette obscurité, alliée au fait que, perdu en ses adolescentes pensées, Charlemagne ne regardait pas devant lui, fut la cause, n’ayons pas peur des mots, d’un miracle. En effet, toute la bonté, toute la magnificence de Jésus Christ, notre sauveur, se manifesta à Charlemagne; et ce en un instant fugace, mais à jamais gravé dans son esprit.
Charlemagne allait et venait en ces morts chemins, lorsque la semelle (doublée cuir) de sa chaussure droite entra en contact avec un objet de faible résistance, rapidement identifié de part les fortes émanations odorifères qui montèrent immédiatement à l’Impérial organe olfactif. Et ce fut honteusement –bien que le futur-Empereur ait eu l’impression d’entr’apercevoir un roi-mage, noir au demeurant– que prit fin l’escapade champêtre de Charlemagne, qui regagna le deux-pièces familial, dans le petit matin frileux qui n’allait pas tarder à revenir, il le sentait, ô miracle.
Deux heures plus tard, Pépin venait le réveiller en lui disant (c’est historique) "Écoute, Charlot, faut pas me prendre pour une pomme, je sais bien que tu as parti cette nuit, mais on y causera plus tard parce que il y a Léon qui t’attend à la chapelle depuis plus de six heures et que même que y serait capable d’aller te chercher des crosses si tu viens pas; même que y faut grouiller parce que il prend le char à bœuf de 22h43 pour Rome et que si il le rate il prendra celui de 23h2o qui s’arrête à toutes les gares". Charlemagne ne réalisa pas que Léon allait faire de lui l’homme le plus puissant d’Europe, et, quand Léon fut parti, il ne pensa même pas à sa mésaventure de la nuit, en tout cas il ne fit aucun rapprochement. Précisons que, dès le retour de la chapelle, Charlemagne s’occupa de ses souliers souillés, en les enfouissant au fond d’un placard peu usité, mais néanmoins utile. Et là, il oublia tout.
Pour être tout-à-fait honnête, il est nécessaire de préciser que Charlemagne avait l’habitude de passer un très mauvais mois de janvier, étant sujet à de fréquentes crises d’asthme et à un affaiblissement physique cyclique dû –au moins pour une part– aux conséquences machiavéliques qu’avait sur son organisme la digne mais peu catholique célébration postérieure de sept jours à la naissance de Jésus Christ notre sauveur. Si l’on ajoute à cet affaiblissement annuel, le fait que Pépin lui avait offert le dernier –et excellent– roman d’Hervé Bazin, “De l’impossibilité de voir tous les wagons en même temps quand on se trouve dans la locomotive”, aux éditions Bernhardt-Laroche, on comprend aisément que Charlemagne se soit facilement endormi de bonne heure, et ce pendant longtemps.
Début février, ayant tout oublié de son escapade, et après avoir été légèrement excessif sur le pousse-café qu’il avait pris en compagnie du jeune Egbert de Wessex, il se trompa de placard et tomba nez à nez sur la preuve matérielle de son forfait de noël, preuve qui aurait pu le compromettre si Pépin était tombé dessus. Avec toute la force qu’il était capable de manifester aux grandes occasions, Charlemagne décida de prendre le taureau par les cornes, c’est-à-dire la chaussure par les lacets, et de s’en laver les mains.
Et là, ô miracle –et peut-être aussi un peu à cause du pousse-café*– Charlemagne vit le roi mage noir qui sortait, comme par enchantement, de la chaussure; et qui, après avoir, à l’aide d’un fleuret, entamé le pourpre de la robe de Charlemagne, y effectuant trois coupures –dont deux parallèles, et la seconde commençant à l’extrémité de la première pour rejoindre le début de la troisième– il rajusta son loup et s’enfuit à cheval en hurlant quelque chose comme “Sorrow” (ce que, Charlemagne ayant appris l’anglais avec son copain Egbert, il interpréta comme un regret émis par le roi-mage, de ne pouvoir rester plus longtemps.
* Cette remarque a fait l’objet de recherche historiographiques très poussées, et ce par des historiens remarquables, qui sont arrivés à la conclusion suivante:
1 – Étant donné que cette remarque est écrite au stylo à bille bleu
2 – Étant donné que son sens relève de l’incrédulité dont Fulbert de Kernevel ne pouvait s’être rendu coupable
il apparaît que cette remarque est fort postérieure à la rédaction de la chronique; louons le Seigneur de déjouer, par notre bras, toutes les manigances du Malin.
C’est alors que, revenu de ses émotions, il se rendit compte, en ramassant ses chaussures, qu’un mois de prière, de bonne foi et d’abstinence avait été suffisant pour rendre au cuir dont sont doublées ses semelles leur odeur naturelle; et, toujours sous l’emprise du roi-mage noir (probablement anglais) il tomba à genoux et répéta à plusieurs reprises: “Hallelujah!”
Bien décidé à comprendre qui était cet homme aussi mystérieux, il envoya une estafette à Léon, pour lui demander d’accourir au plus vite. Léon étant tout dévoué à Charlemagne, il prit le premier char à bœufs –qui, hélàs, fatalité du sort et impénétrabilité des voies du Seigneur– s’arrêtait dans toutes les gares. Le char à bœufs n’arriva jamais à destination, et Léon passa aux “pertes et profits”. On suppose que quelque tragique malversation a dû s’opérer sous l’impulsion de deux ou trois danois en avance ou saxons en retard. Une chose est certaine, Léon a été rappelé par le Seigneur.
Jour après jour, Charlemagne réalisa seul ce que ces singulières manifestations signifiaient. Il se rendit compte que, depuis que le roi-mage était sorti de sa chaussure, maintenant purifiée, à chaque fois qu’il faisait une connerie, c’était quelqu’un d’autre qui trinquait à sa place.
En quelques années, il fut maître de toute l’Europe, cependant, si ses possessions pouvaient se transmettre à ses héritiers, son pouvoir lui était personnel. C’est ainsi qu’en 814 quand le Seigneur le rappela à lui, les ennuis commencèrent pour l’Empire carolingien, mais ça, c’est une autre histoire.
Morale: Il aurait mieux valu un sujet sur l’Angleterre, mais je n’ai encore jamais rendu une copie blanche –et c’eut été traumatisant pour moi.
*
Voilà. Presque une thèse d’État, n’est-ce pas?
J’ai reçu o2/2o.
Et en appréciation, le prof s’est fendu d’une critique littéraire.
Comédie, comédie... pas vrai?
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